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<div id='slidertitre'><h1 title='Conférence : Aborder les mythes grecs à l'école primaire, P. Galinier et D. Schlesinger'>Conférence : Aborder les mythes grecs à l'école primaire, P. Galinier et D. Schlesinger</h1></div><div id='slidertexte'><p><strong>Pourquoi étudier les mythes dans notre école ?</strong><br/><em>École primaire Romainville, classée Réseau d’Éducation Prioritaire, dans le XIXème arrondissement de Paris</em><br/><em>Dimitri SCHLESINGER est Maître Formateur à l’école Romainville B, rue de Romainville, à Paris XIXème en CE2/CM1 ; Pascale GALINIER, est professeure d’école à l’école Romainville B en CP. Ils sont assistés dans ce projet par Nicole WELLS, professeure en retraite de littérature et de théâtre à l’IUFM de Créteil.</em><br/>Un premier projet « Viens lire au Louvre » en classe de CM2 s’est transformé en Projet d’Actions Culturelles (PAC) pour l’ensemble de notre école. Grâce à ces projets, l’accès aux visites du Louvre et de la « Petite Galerie » a été plus facile et donc plus fréquent et des reproductions d’œuvres nous ont été prêtées dans l’école.<br/><strong>L’intérêt scolaire de ce projet</strong><br/> L’étude des mythes en lien avec les thèmes de la « Petite Galerie » ou les sujets abordés lors des visites au Musée du Louvre nous semblent adaptés à notre population d’élèves pour différentes raisons :<br/>— Ce travail permet aux jeunes enfants de s’identifier aux héros qui appartiennent à leur culture (dessins animés, contes…). Cette identification fait partie des étapes de développement des enfants. Elle les aide à grandir, à développer leur imaginaire (Ex : Hercule)<br/>— Notre école se situant en REP (Réseau d’Éducation Prioritaire), beaucoup d’enfants sont confrontés à des situations violentes dont on parle peu. Ces textes peuvent les aider à formuler leurs peurs et parfois même, à dépasser leur crainte d’apprendre (Cf. Travaux de Serge Boimare en établissement spécialisé). <br/>— On peut à travers ces textes aborder les principes et les valeurs des sociétés, les qualités et les défauts de l’être humain, ses craintes et ses désirs. <br/>— En s’appuyant sur ces textes imaginaires, les enfants d’origines variées peuvent aborder des questions existentielles tout en gardant une certaine distance (effet miroir).<br/>— Ces textes permettent de développer une attitude citoyenne en donnant lieu à des débats, en développant chez les enfants le sens critique (Cf. Instructions Officielles « La formation de la personne et du citoyen »).<br/>— Ils donnent des références culturelles et construisent un patrimoine commun. Les dieux et héros grecs se retrouvent dans notre quotidien à travers des lectures d’images, d’œuvres ou des expressions (dire de quelqu’un que c’est une Cassandre, le fil d’Ariane…). Ils permettent de mieux comprendre le monde qui nous entoure et dans lequel nous vivons. (Textes fondateurs de nos sociétés).<br/>Tout ce travail fait partie intégrante des objectifs de lecture, écriture, langage oral de l’école primaire, en lien avec les autres matières :<br/>— Dans le cadre des Instructions Officielles, l’étude des mythes est préconisée pour décloisonner les disciplines : français – histoire – histoire des arts – arts visuels… Cette étude donne lieu dans notre établissement en fin d’année à un journal spécial « Louvre ».<br/>— L’étude des mythes faisant partie du programme au collège, la sensibilisation dès le primaire ne peut être que bénéfique et pourrait même faire partie d’un lien école/collège.<br/><strong>Méthodes de travail</strong><br/>En CP :<br/>Les mythes sont d’abord racontés, puis retranscrits par les enfants via le dessin et un travail écrit. Certains passages peuvent aussi donner lieu à une anticipation orale de la suite qui génère des attentes de lecteur.<br/>— Il y a deux ans, le sujet de la « Petite Galerie » du Louvre portait sur les Mythes fondateurs : « D’Hercule à Dark Vador ». Les mythes d’Hercule ont donc été abordés en classe et retranscrits par les enfants. Il a été très étonnant de constater que les dessins des enfants étaient très proches de certaines sculptures du Louvre (telles que celles de l’Hydre de Lerne). Les visites au Louvre qui ont suivi ont permis de reconnaître Hercule et différents dieux grecs. Ces enfants, aujourd’hui en classe de CE2, ont immédiatement reconnu dans un tableau de la « Petite Galerie » le roi Henri IV représenté en Hercule terrassant l’Hydre de Lerne.<br/>— L’année dernière, une reproduction de « L’Amour menaçant » de E.M. Falconet a été installée par le Louvre dans notre école. Cette sculpture d’abord recouverte a donné lieu à une anticipation de l’œuvre par sa forme visuelle puis par le toucher. Enfin, une fois découverte, elle a été l’objet d’une description. Elle a permis d’étudier deux mythes dans lesquels l’amour intervient : Daphné et Apollon et le mythe de Psyché.<br/>En CE2-CM1-CM2 :<br/>On travaille l’hyper-textualité : on passe du mythe classique à sa réécriture dans un contexte contemporain qui respecte les enjeux et les questions posées par le texte d’origine. En parallèle, un travail théâtral est mené qui permet de nourrir l’écriture et réciproquement. Par exemple, le mythe de Narcisse et Echo a permis aux enfants d’aborder la problématique contemporaine des portables, selfies et réseaux sociaux… <br/>Les textes d’origine sont lus aux enfants à la fin du travail de théâtre et d’écriture et donnent lieu à une lecture (dans une version résumée) et à une représentation théâtrale au Louvre lors de la Nuit des Musées.<br/>Travailler sur les textes d’origine (Homère, Ovide, Sophocle) est un choix qui permet de mener dans la classe un travail de débat et d’argumentation relatif à la « formation du jugement » (Cf Instructions Officielles). En CP/CE2/CM2 : Antigone, de Sophocle Le thème de la « Petite Galerie » du Louvre portant cette année sur « Le théâtre du pouvoir », il nous a semblé intéressant de permettre aux enfants de s’interroger sur l’exercice du pouvoir, l’obéissance à la loi et ses limites. Le choix d’Antigone nous a paru tout indiqué.<br/>Le travail en cours est mené en plusieurs parties :<br/>— Un premier travail de trois mois autour de chiens (personnages auxquels s’identifient les enfants) confrontés à un décret inacceptable a permis d’amener les enfants à s’interroger et se positionner sur le rapport à la loi. <br/>— Une imprégnation du monde grec antique a été menée à travers des documentaires, des visites et des lectures (Œdipe, Perséphone).<br/>— Un travail de théâtre mêlant objectifs théâtraux et littéraires a permis aux enfants de vivre et ressentir de manière corporelle la teneur d’un texte inconnu. Ainsi ils en comprennent mieux le contenu et les subtilités.<br/>En CM2, un travail d’écriture est mené en parallèle : « Sauver Antigone » où la problématique du texte de Sophocle est transposée de nos jours. Après lecture du texte d’origine, une lecture de la version résumée et une représentation théâtrale seront données au Louvre lors de la Nuit des Musées.<br/>En CP, l’histoire sera racontée puis des passages seront dessinés et annotés. Elle donnera lieu à des débats sur des choix possibles des personnages. <br/>Pour conclure, nous sommes persuadés, de par notre longue expérience, qu’il est possible d’aborder des textes difficiles du CP au CM2 et même en maternelle : par exemple l’étude d’Ulysse en Grande Section de maternelle. <br/>À travers le dessin, l’oral et l’écrit, notre travail participe à la mémorisation de ces mythes et à l’étude des questions qu’ils posent, par l’entremise de débats ou d’écrits transposés dans le monde contemporain. Les enfants se forgent peu à peu une culture et une meilleure compréhension du monde qui les entoure tout en développant des comportements citoyens. <br/>Tous ces différents projets nous amènent à la conviction que les élèves d’aujourd’hui, mis dans des conditions favorables et motivantes prennent plaisir dans la lecture et l’écriture. L’étude des mythes, si elle propose une ouverture culturelle et permet aux enfants de construire une culture commune, nous permet également de contribuer à la formation d’élèves ayant confiance en leurs qualités et capacités d’apprentis lecteurs et auteurs. <br/>Nous espérons ainsi, par tout ce travail sur les mythes grecs, les mettre dans des conditions qui favoriseront leur réussite au collège et dans la suite de leur scolarité. </p></div><a href='actions-page3-details.php?id=112' id='lirelasuite'>Lire la suite</a> <div id='slidertitre'><h1 title='Conférence : Lire les Classiques à l'École, un mal nécessaire ? C. Ladjali'>Conférence : Lire les Classiques à l'École, un mal nécessaire ? C. Ladjali</h1></div><div id='slidertexte'><p>Conférence de Cécile Ladjali, docteur en littérature française, écrivain. <br/>Je suis enchantée d’être avec vous aujourd’hui pour parler de l’importance des mots, de leur transmission, du rôle crucial de l’école et des Humanités, qui font des consciences en formation des être libres et fiers.<br/>Mon propos sera très concret. Il s’appuiera sur une expérience de terrain. J’ai enseigné quinze ans en Seine-Saint-Denis au lycée. Depuis sept ans, mes élèves sont ceux d’un lycée parisien, accueillant des enfants sourds, autistes Asperger, dyslexiques, et pour lesquels le langage est un pari, une gageure de chaque instant qu’il est crucial de remporter.<br/>Je ferai souvent référence à mes propres textes, romans ou pièces de théâtre, à travers lesquels se déploie sans cesse une réflexion autour de la langue, le langage étant le premier de mes personnages au sein de la fiction.<br/>Enfin, j’ajouterai – s’il y a de futurs professeurs ici – qu’il n’y a pas hiatus entre mes deux métiers, bien au contraire : le métier de professeur est sans cesse nourri par celui d’écrivain et vice versa. En effet beaucoup de vases communicants existent entre les deux sphères et sans doute réside-t-il dans ce principe une sorte de salut, de remède contre l’ennui et le découragement.<br/><strong>1) Illettré</strong><br/>Je vais commencer par la lecture d’une page d’<em>Illettré</em> (Actes Sud, 2016). À travers ces lignes se dit toute l’importance du langage maîtrisé et de la capacité que nous autres, lecteurs, avons de placer le monde et sa violence à distance respectueuse grâce aux mots. Car les livres sont l’examen de la vie. Le langage figuré, la périphrase et le symbole demeurent les merveilleux outils que le poème nous fournit pour éloigner de nous l’âpreté du réel et la conscience angoissante que nous avons de  la mort. Or ces viatiques, Léo, l’illettré,  en est privé et reste parfaitement incapable de mettre sa peur à distance. De fait, impuissance et déréliction conjuguées finiront par avoir raison de lui. Combien de fois ai-je constaté en cours le désarroi des élèves, m’avouant, honteux, qu’ils n’avaient pas les mots et éprouvaient un épouvantable malaise quand il était question de se dire, de dire le monde et de s’estimer ?<br/>Lecture d’<em>Illettré</em>, p. 127<br/>Ainsi, Léo ne peut pas vivre car il n’a pas les mots. Sa vie est un chemin de croix. Pour aimer Sibylle (qui porte en plus le prénom de la sorcière du Tiers livre!) il lui faudrait les mots, la puissance de la métaphore ou de la litote qui dit si bien l’amour. Car l’amour qu’attend Sibylle est érotique. Mais l’amour dont est capable Léo est vulgairement pornographique. Jamais il ne tiendra la magicienne dans ses bras.  <br/>Comme je viens de le dire, le personnage entretient un rapport frontal au monde, sans viatique. Léo  crève de peur. Au sens propre. Et il meurt de cette peur. En ce sens Illettré est une tragédie  moderne qui met en mots un mal invisible, dont les chiffres officiels (deux millions et demi d’illettrés) sont en deçà, il me semble, de la réalité. Dans ce roman, je dis la même chose que dans tous mes autres livres mais sur le mode inverse cette fois, sur le mode nocturne. Sans art, sans mots, il n’y a pas de salut possible. Dans tous mes autres romans, on trouve un  axe vertical, une résilience, une aspiration vers le haut que l’art et les mots permettent. Dans Illettré le héros est acculé à un monde horizontal, plat, sans transcendance. Il est littéralement broyé par la matière, comme la fragile lune sur la couverture du livre qui est prise en tenaille entre les deux murets d’un pont en béton.<br/>Il faut donc offrir cette manne (les mots, un langage riche et figuré) aux élèves. Ceux-ci ont l’intuition de la beauté et ne souffrent pas la démagogie. Ils nous la font payer chère. Ils rejettent tout confusionnisme. Ils attendent des maîtres et cela 50 ans après mai 68. Cette année est l’anniversaire de ce printemps et je suis quotidiennement frappée, en écoutant les leaders de mai 68 sur les ondes, d’entendre à quel point ils parlaient bien. Ils pouvaient se situer dans la « déconstruction » (Derrida) car ils avaient une idée  précise de ce qu’était la construction et de ce qui les avait précédés. Or la démagogie ambiante, les programmes au rabais, encouragent les élèves à déconstruire le vide. « Il faut se situer à l’arrière-garde de l’avant-garde », disait Barthes et l’acte de rébellion suprême aujourd’hui consisterait peut-être à être « réactionnaire » comme l’entendait Arendt dans <em>La Crise de la culture</em> qui expliquait qu’être réactionnaire c’était « regarder en arrière », en somme  faire de nos élèves des héritiers.<br/>Et enfin, je voudrais insister sur le fait que les élèves recherchent éperdument l’autorité (alors pourquoi pas celle que nous confèrent les auteurs?) et qu’ils iront la chercher ailleurs, si elle n’émane pas de la salle de cours. Aussi, à l’heure des communautarismes, m’apparait-il crucial de retenir dans la classe les consciences qui nous sont confiées à la faveur d’un discours qui saura les capter mieux que ne pourrait le faire les discours prosélytes et rageurs.<br/><strong>2) Hamlet/Électre Actes Sud Papiers, 2009</strong><br/>En 2009, alors Recteur de l’académie de Créteil, J.-M. Blanquer me recevait avec mon ami, William Mesguich, pour évoquer les problèmes rencontrés si souvent dans les classes autour du conflit israélo palestinien. La plupart de mes lycéens étant musulmans, j’expliquais au Recteur que des propos antisémites à peine larvés fusaient en cours dès qu’il était question du conflit et que William et moi avions choisi d’aborder le sujet à l’aune de ma pièce de théâtre, <em>Hamlet/Électre</em>, qui traitait de ce conflit mais par le truchement des mythes. Nous expliquions à M. Blanquer qu’un Hamlet israélien et qu’une Électre Palestinienne (lesquels s’inscrivent dans un schéma tragique identique : meurtre du père, haine du beau-père et de la mère remariée trop tôt, vengeance du père, et assassinat du roi usurpateur) proposeraient aux élèves un judicieux jeu de miroirs afin qu’ils comprennent à quel point cette guerre était tragique car fratricide et qu’enfin les ennemis avaient historiquement et ontologiquement beaucoup plus de points communs qu’il n’y paraissait.<br/>Et ce fut sidérant. Dès lors que le propos s’est décalé et que le spectacle programmé à la MC93 a fait résonner les mythes, tournoyer sur scène les archétypes pour permettre aux élèves ce recul nécessaire sans lequel aucune réflexion mure ni adulte n’est possible, le débat qui a suivi le spectacle a pris beaucoup de hauteur. Et c’était d’autant plus admirable qu’à la même époque je faisais se rencontrer mes amis, le philosophe George Steiner, et le poète palestinien, Mahmoud Darwich, et que dans leurs cas la rencontre fut assez douloureuse.<br/><strong>3) Mythologie des enfers, Murmures, L’Esprit des Péninsules, 2000.</strong><br/>En 1998 j’étais professeur au lycée Delacroix à Drancy. J’avais fait part à mes élèves de seconde du postulat d’Adorno qui déclarait en 1949 qu’écrire un poème après Auschwitz était barbare. Mes élèves ont immédiatement rejeté le postulat nihiliste du philosophe allemand et ont décidé, du haut de leur 15 ans et de leur réputation de cancres, d’écrire de la poésie à Drancy envers et contre l’Histoire « avec sa grande Hache ». Ils ont exigé de moi que j’envoie leurs poèmes à George Steiner en Angleterre. Je ne connaissais pas encore le maître de Cambridge, mais j’avais fait lire à mes lycéens des pages de <em>Dans le château de Barbe Bleue</em>, essai précieux où le philosophe pose la question terrible de la culture qui au 20e siècle n’a pas pu empêcher la barbarie (et qui peut être en Allemagne et en Pologne lui a servi de décor.) <br/>Les élèves avaient choisi d’écrire des poèmes sur « l’enfer » et constitué pour cela un corpus diachronique allant de Homère à Celan, en passant par Dante. Ils étaient renseignés, leurs textes furent inspirés et substantiels. Et voilà que le 24 décembre 1998, je reçois une lettre de Steiner : « Madame, je suis profondément ému par les écrits de vos élèves car ce n’est pas à l’université mais dans le secondaire que se mènent les luttes décisives contre la barbarie et le vide et cela à l’ombre atroce du nom de Drancy ». Puis le professeur, fondateur du Churchill College, titulaire d’une chaire de poétique à Harvard proposait de préfacer le livre des élèves qui allait être publié.<br/>Ce conte de Noël signifie deux choses : premièrement que les mondes peuvent se rencontrer (celui de la haute culture d’avant-guerre qu’incarne Steiner et celui de la Seine-Saint-Denis) et, secondement, que contre le souvenir de la nuit les élèves ont eu le réflexe de la poésie.  <br/><strong>4) Platon, les Barbares et la Cité</strong><br/>Mes élèves de Bobigny m’ont dit un jour qu’ils n’allaient pas à Paris, qu’ils n’osaient pas passer la barre du périphérique (avec la ligne 5 du métro ils y sont en 10 minutes) car ils avaient honte de leur façon de parler, de leur accent du « 9-3 » qui les disqualifiaient toujours. Alors ils m’ont avoué préféré rester sur la dalle à « tenir les murs ». Sans le savoir mes lycéens filaient la pensée de Platon qui faisaient le distingo  entre les Grecs de la Cité qui parlaient le grec de l’Académie et ceux de l’extérieur, qui ne parlaient pas le grec, à savoir les « Barbares ». C’est ainsi que se voyaient mes élèves mis au ban, faute de mots.<br/>Je reste intimement persuadée que le barbarisme mène à la barbarie, qu’une syntaxe que l’on malmène, un lexique que l’on écorche, sont des blessures que l’on s’inflige à soi et à autrui. Car les mots sont notre chair, notre ontologie. Et quand le langage rétrécit comme peau de chagrin, disparaît avec lui notre humanité. Les violences linguistiques préludent toujours au pire.<br/>La misère n’est pas qu’économique. Elle est aussi linguistique. Et le hiatus entre riches de mots et pauvres de mots se creuse. Les élites organisent inconsciemment (ou pas) le statu quo et ainsi le pouvoir reste toujours entre les mains des mêmes. En décidant de programmes au rabais qui  ghettoïsent les élèves, certains font en sorte que les jeunes hésitent encore à outrepasser les lignes imaginaires et se murent vivant. D’autres, qui ont certainement mal lu Bourdieu, me reprochent  d’imposer aux jeunes issus de l’immigration une « culture bourgeoise ». Qu’il s’agit là d’une « violence symbolique » faite aux enfants. Or nous vivons dans un monde de reproduction des élites et cela les démagogues le savent bien. L’Ecole de la République doit caresser se rêve de faire de tous les élèves des êtres également riches... de mots.<br/>Il semble aussi que l’époque ait choisi de provoquer l’amnésie généralisée. La réforme de l’orthographe oublie que la  graphie est notre histoire. Les manuels d’histoire biffent des chapitres entiers pourtant essentiels à la compréhension de notre monde. Or les élèves sans repères sont perdus. Ils ont besoin de récits, de relations, pour envisager l’avenir sereinement et comprendre le présent qu’ils ne font bien souvent que subir.  Parfois j’ai quelques scrupules à parler du vicomte de Valmont ou de la marquise de Merteuil à des adolescents pour lesquels je sais que la mère fait des ménages, le père est absent ou le grand frère est en prison. Je me dis alors que l’idiolecte libertin de Laclos risque de leur paraître assez incongru. Mais justement ! Les élèves dont le quotidien est maussade ont besoin d’être conduits ailleurs. Et la littérature est cet  ailleurs. En outre, quand je demande à mes élèves du Bénin ou du Mali de me parler de leur culture du « bled », je rencontre le vide. Ils m’avouent être rejetés par les gens de leur famille restés au pays qui, quand ils y reviennent pour les vacances, les traitent de « Bounty » (de Noirs-Blancs). Bien consciente de cette réalité, je n’ai plus aucun scrupule à convoquer les Humanité, la langue classique, une culture commune qui nous permet non d’assujettir mais de vivre ensemble, de nous entendre, et d’offrir une assise belle et digne à des jeunes qui m’ont confié ne pas en posséder.<br/><strong>5) Georges Steiner et Shâb ou la nuit, Actes Sud, 2013</strong><br/>La rencontre avec G. Steiner a été cruciale pour moi. Je voudrais simplement vous lire un passage de <em>Shâb ou la nuit</em> où, sur le mode romanesque, je dis toute l’importance du Maître dans le parcours du disciple.<br/>Lecture de <em>Shâb</em>, p. 197.<br/><strong>6) Ésope et La Fontaine</strong><br/>« Pourquoi lire les classiques ? » Cette question lancinante, Italo Calvino la pose. Puis Eco, Alberto Manguel, Borges… <br/>Les classiques parlent à tous, ils sont accueillants, ils sont à l’image de l’homme et de sa dignité. Ils nous lisent plus que nous ne les lisons. Ils sont des livres que nous relisons sans cesse car ils sont des puits sans fond. Pourquoi refuser aux enfants pareil enchantement ? Si les petits  supplient chaque soir leurs parents de leur faire une énième lecture de telle ou telle fable de La Fontaine ce n’est pas parce qu’ils ont conscience de ce que le texte propose comme allusion à la monarchie absolue, à Fouquet, au jansénisme, aux courtisans, mais parce qu’ils sont enchantés par la musique somptueuse et les images éblouissantes d’une œuvre de génie et que seule l’œuvre de génie peut leur offrir. Il me paraît très discutable de refuser aux plus jeunes ce choc irremplaçable sous prétexte qu’ils ne peuvent pas comprendre. Par ailleurs, je reste convaincue que ce que l’on ne comprend pas nous apprend beaucoup et que c’est de cela dont on se souvient plus tard : de ce qui à un moment nous a écrasés.<br/>Et cette fable, qu’il est joyeux de l’apprendre par cœur. Car connaître par cœur c’est avoir dans le cœur un texte qu’aucune dictature ne pourra jamais vous arracher. Primo Levi a tenu le coup à Auschwitz car il a pu se réciter par cœur des pages de <em>La Divine Comédie</em>. À un moment l’Enfer de Dante a remplacé l’enfer concentrationnaire. À Buchenwald, Georges Semprun a pu accompagner dans la mort et dans la dignité son ami physicien, Maurice, en lui récitant par cœur – telle une prière – un poème des <em>Fleurs du Mal</em>...<br/><strong>7) Ovide et Balzac</strong><br/>On n’est jamais aussi conscient de qui l’on est que lorsqu’on est confronté à l’altérité. J’ai souvent forcé les élèves à être « autres ». Une réalité les rend fous : l’homosexualité. Les caïds de la cité sont extrêmement sévères à l’endroit de celui qui peut manquer de virilité et cela commence  par l’appétence malheureuse que certains camarades affichent parfois pour le beau langage ou les arts. Pour être un homme, un vrai, il faut parler mal. Le travail du professeur consiste donc à inverser ces perspectives linguistiques spécieuses, en expliquant à ces jeunes, fascinés par la force, que celle-ci  appartient à ceux qui ont les mots et les codes.<br/>Ainsi une année, je leur ai demandé de transposer au théâtre le roman de Balzac, <em>Sarrasine</em>. Rappelons qu’il s’agit d’une réécriture du mythe de Pygmalion et Galatée rencontré dans les <em>Métamorphoses</em> d’Ovide : un sculpteur, Sarrasine, retrouve l’inspiration auprès d’une cantatrice, Zambinella. Mais il s’avère que la belle est un castrat, que le sculpteur est amoureux d’un homme, que l’œuvre est maudite et que tout cela finit très mal. Sur scène, les élèves étaient non seulement obligés de s’emparer d’un thème honni, mais aussi de travestir leur corps et leur langage. Tendus à l’extrême, s’exprimant dans une lange impeccable sous la direction de William Mesguich qui avait prévu pour eux une mise en scène au cordeau, ils se sont dépassés et ont été applaudis par un public de camarades et de grands frères, impressionnés et certainement un peu envieux de ce voyage vers quelque chose d’absolument inédit. A la fin de la représentation, après s’être durant une heure détachés de leur habitus, les élèves étaient revenus à eux-mêmes, fiers de leurs engagement artistiques et humains. Ainsi, ils avaient renoncé à subir le réel, ses trompes l’œil, ses chausse-trapes. Ils avaient choisi autre chose de peut-être plus vrai : le théâtre.  <br/>Pour conclure, je souhaiterais lire un extrait de mon dernier roman, <em>Bénédict</em> (Actes Sud, 2018). Il s’agit du moment où l’héroïne enjoint les jeunes filles voilées dans l’amphithéâtre à Téhéran de s’emparer des œuvres d’art pour ne plus subir la réalité ni l’aliénation que celle-ci suppose en Iran. Par l’œuvre d’art et sa fréquentation, on devient autre chose qu’un simple élément du réel. On est acteur. On est pleinement humain. On choisit. On agit. Pour illustrer sa pensée, Bénédict(e)  déclame un passage de l’essai de Azar Nafisi, <em>Lire Lolita à Téhéran</em>, qui n’est rien d’autre qu’une invite à l’émancipation par l’art, les livres et les Humanités. J’achève ma communication sur cette page du roman qui rend hommage à cette grande universitaire iranienne ainsi qu’à Nabokov.<br/>Lecture de <em>Bénédict</em>, p. 243</p></div><a href='actions-page3-details.php?id=111' id='lirelasuite'>Lire la suite</a> <div id='slidertitre'><h1 title='Actualité : Les trois meilleures nouvelles du concours !'>Actualité : Les trois meilleures nouvelles du concours !</h1></div><div id='slidertexte'>Date : 2018-06-13<p>Voici le texte des trois premiers prix de l'édition 2018 du concours de nouvelles Jacqueline de Romilly. <br/><strong>Premier prix (ex-aequo), catégorie CPGE : Martin Houssaye (lycée Montaigne, Bordeaux), "Quand tout sera fini plus tard en Erivan"</strong> <br/>	« Enver arrive ce matin »<br/> <br/>Ioannis était venu lui annoncer la nouvelle. Alors Roupen avait fait chauffer de l’eau et avait infusé une poignée de plantes à l’intérieur. Ensuite il s’était penché à la fenêtre pour regarder Constantinople s’éveiller, en attendant Enver.<br/>C’était un beau lundi matin. Les eaux noires de Marmara s’éveillaient, et il n’y avait pas encore foule sur les eaux sinon quelques navires assez loin des côtes. En scrutant, il distingua seulement une petite barque de pêcheur qui se dirigeait vers les quais. Le ciel était d’un rosé presque écarlate, juteux comme une grenade, avec une lumière bruinant sur les monuments alentour. Le Bosphore semblait encore comateux d’hier soir, s’éveillant avec la pesanteur d’une ancre, dans la cacophonie mélodieuse et triste des grandes villes orientales. Roupen se détourna quelques instants. Il repartit vers la cuisine, attrapa puis posa l’infusion sur le rebord de la fenêtre. Celle-ci exhalait des vapeurs moites et amères. Il se pencha pour en prendre une lampée et, se ravisant finalement, promena son regard à travers la pièce : Une corbeille de fruits, qu’il avait achetée avant-hier, trônait sur la table principale où il déjeunait d’habitude. Il y piocha un abricot mûr qu’il découpa en tranches, et ce faisant, il déposa les morceaux de fruits au fond de son infusion pour en adoucir le goût. Un agréable encens se répandit dans l’appartement. Il s’assit alors, et son grand visage brun et osseux n’exprima rien. Il attendait.<br/>Brusquement, il but. Le goût, adouci par l’abricot de Malatya, était aigre-doux, un peu âcre par endroits mais néanmoins réconfortant dans la froideur matinale. Il roulait comme un vent chaud à travers son palais. Après la première gorgée, il garda la tasse en main et se promena un peu dans son appartement. Roupen avait longtemps étudié l’histoire antique à Constantinople et en avait fait son métier. C’était un grand homme sec aux joues creuses comme des caldeiras, dont les yeux noirs perçaient un visage tracé au couteau. Une chevelure couleur corbeau, épaisse et charbonneuse, coiffait le pinacle de son crâne et en brisait rudement les angles. Son visage buriné était à l’image de son caractère. Il sortait peu de l’hôtel particulier où il logeait, sinon pour aller dans les bibliothèques effectuer ses recherches. On ne lui connaissait pas d’amis, ni même de relations. Il paraissait traverser la vie avec froideur et avoir choisi d’étudier l’histoire précisément parce que les évènements de la vie ordinaire l’indifféraient. Son seul intérêt allait aux artefacts antiques qu’il gardait chez lui, parmi lesquels une sélection de gravures ciliciennes extrêmement rares qu’il rangeait dans de grandes vitrines éclairées par des moucharabieh. <br/>Pourtant ce jour-là, il n’eût pas un regard pour elles. Au lieu de cela, il s’avança avec déférence vers ses ouvrages antiques et lorgna vers l’étage inférieur de l’étagère qui lui tenait lieu de bibliothèque et qui concernait les ouvrages latins, pour la plupart des reproductions. De nombreux auteurs y étaient répertoriés, de Sénèque à Apulée, en passant par Quintilien. Posant un index sur les reliures ocreuses, il traça alors un long sentier de livre en livre jusqu’à arriver à Tite-Live. Il saisit alors le livre XXIX de l’Histoire Romaine puis retourna à sa table, toujours parfumée de la brûlante odeur de tisane. Il posa le livre à côté de lui, et il s’arrêta, interdit et solennel, pour écouter le spectacle terrible qui se produisait chaque matin à cette période dans les cieux de Byzance : Le retour des pélicans.<br/>Chaque hiver, ceux-ci partaient chercher asile en Extrême-Orient dans des terres lointaines afin de subvenir à leurs besoins. On ne les voyait parfois plus pendant de long mois, au point de les penser disparus lorsque ceux-ci retardaient leur arrivée à cause du mauvais temps. Mais le printemps revenu, ces immenses armées d’oiseaux passaient invariablement le Bosphore pour retrouver les marais et les terres sèches et montagneuses qu’ils avaient abandonnées. Alors une clameur glorieuse annonçait leur arrivée comme un cor de guerre, aussi Rouben ne s’étonna-t-il pas d’entendre les cris martiaux des oiseaux depuis sa fenêtre. Au départ il lui semblait toujours n’en voir qu’un petit groupe, mais ils devenaient, au fur et à mesure de l’approche, plus nets, au point qu’il en distingua quasiment douze groupes volant de façon espacée. Il put enfin clairement distinguer les remiges brillantes et coupantes et les becs en hache des animaux, lourds et jaunes comme des soleils factices. Enfin le choeur tomba, mélodieux comme un requiem, au dessus du pont de Galata. Le temps se suspendit. Puis les chants et les silhouettes s’éteignirent au fur et à mesure qu’il s’éloignaient. Les passants reprirent les activités qu'ils avaient interrompues et seul Roupen resta à la fenêtre. Il estima alors qu’il lui restait une dizaine de minutes. Il ouvrit donc finalement son livre, et repoussant la chaise, il commença à déambuler dans son appartement, car il n’aimait pas être immobile quand il lisait.<br/> <br/>(1) « T. Quinctius Flamininus se rendit en ambassade à la cour de Prusias, qui était devenu suspect aux Romains pour avoir accueilli Hannibal depuis la défaite d'Antiochus et entrepris la guerre contre Eumène. »<br/> <br/>Son pas s’était saccadé à l’évocation de Prusias. Il marqua une pause et respira profondément. Son corps frissonnait, ce dont il n’était pas accoutumé. Il revint précipitamment à la fenêtre ; La rue semblait déserte à cette heure, et seuls quelques clients de l’hôtel allaient et venaient près l’entrée. Personne n’arrivait.<br/>Ses lèvres minces s’écrasèrent et il se maudit alors de sa faiblesse. Rouben avait lu et relu le Phédon sans cesse lorsqu’il était plus jeune, allongé sous les cédratiers de Gyumri. D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours été grave et tempéré mais il ne parvenait pas à se calmer aujourd'hui.<br/>C'était un grand paradoxe que d'éprouver à la fois de la fascination pour Socrate et Hannibal, et il se pensait singulier en cela. Il admirait la modération et l'intelligence du philosophe, mais plus encore, il aimait profondément l'honneur inébranlable d'Hannibal qui préférait la mort au déshonneur d’être livré à l’ennemi, et qui supportait celle-ci sans jamais faillir. Roupen se trouva lâche.<br/>Il connaissait le texte, mais chaque mot tombait ce jour-là comme s’il avait été complètement étranger, comme si le langage s’était désagrégé, que le sens était tombé en poussière. Tout existait, sans règle aucune, dans un chaos de symboles. Néanmoins, il sentit qu’il devait poursuivre.<br/> <br/> (3) « Peut-être aussi que Prusias lui-même, voulant faire sa cour aux Romains et à leur représentant, résolut de mettre à mort un hôte si dangereux ou de le livrer aux ennemis. Du moins aussitôt après l'entrevue du prince et de Flamininus, des soldats eurent ordre d'aller investir la maison d'Hannibal. »<br/> <br/>Au jeu d’échecs, les fous sont toujours ceux qui se trouvent le plus près du roi songea-t-il. Hannibal, tout grand stratège qu’il fût, avait été incapable de le comprendre à temps. Roupen se souvint qu’il avait l’habitude de jouer avec son père, quand celui-ci venait lui rendre visite à Constantinople. C’était alors de longues parties qui se poursuivaient jusqu’au dîner. Mais maintenant, il ne pouvait plus jouer. L’échiquier demeurait, vide et dénué de sens, sur sa table basse. De surcroît, il manquait un fou dans les pièces noires. Enfin il n’en était pas sûr, car sa vision se troublait.<br/>Tout ça n’avait plus vraiment d’importance.<br/> <br/>(4) « Ce général avait toujours pensé qu'il finirait ainsi, quand il songeait à la haine implacable que lui portaient les Romains et au peu de sûreté qu'offre la parole des rois. »<br/> <br/>Hannibal, s’il avait réellement pensé ça, avait été inexact songea Roupen. Les poignards se trouvaient non pas dans les sourires des rois, mais dans le pouvoir lui-même. Empire, royaumes, républiques, pachaliks, sultanats, tant que ceux-ci étaient tenus par des despotes, alors qu’importait le nom du despotat ? C’était la République qui avait assassiné Socrate.<br/>En pensant au philosophe, il continua de marcher. Sa respiration sifflait. Il lui semblait voir la lumière se distordre autour de lui, comme si un poing était en train d’étrangler les rayons de soleils. Les lettres bougeaient sur la page. <br/> <br/>(9) "Délivrons, dit-il, le peuple romain de ses longues inquiétudes, puisqu'il n'a pas la patience d'attendre la mort d'un vieillard. »<br/>Une quinte de toux violente saisit alors Roupen. Il lui semblait que du sang remontait vers son palais. Un voile mauve couvrait l’appartement comme une lueur de vitrail. Roupen savait. Il respirait. A peine. Il fallait. S’allonger et attendre.<br/>Il s’affaissa et c’est alors qu’il l’aperçut.<br/>Lorsqu’il était parti de son Arménie natale, Hovhannes, son père, lui avait confié un crucifix qu’il tenait de sa famille. La religion l’avait toujours profondément ennuyé, mais Roupen l’avait accepté pour faire plaisir à son père. Que valaient des divinités qui pouvaient faire condamner les plus grands philosophes ? Et puis hier, ce dimanche d’Avril 1915, Roupen avait haï Dieu de toutes ses forces. Il l’avait haï parce que tous ses collègues, tout son peuple, toute sa famille étaient partis vers des sables d’où ils ne reviendraient pas. Il l’avait haï parce qu’on l’avait oublié. Il l’avait haï parce qu’il n’y avait plus et songeait-il, il n’y aurait plus d’Arménie désormais. Il avait piétiné ce crucifix auquel son père tenait tant, l’avait jeté au sol, et il était resté, prostré, muet, incapable de pleurer, incapable de mourir.<br/>Et maintenant, il le revoyait. Le bois était par endroit émaillé de fêlures, les branches un peu tordues mais la croix demeurait reconnaissable. En revanche, le Christ semblait complètement défiguré. Ses bras, brisés, avaient été fissurés par la botte de Roupen. Il lui semblait, à cause des hallucinations, que sa figure jaunie s’avachissait sur elle-même, comme si le nez s’effondrait. La tête n’avait plus rien d’humaine, mais celle-ci gardait quelque chose de rassurant, de familier, d’ineffable, d’animal. <br/>Et soudain il comprit. La statuette représentait un pélican crucifié.<br/>Alors Roupen ferma les yeux. Il n’avait pas failli.<br/> <br/><strong></strong><br/> <br/>Lorsqu’Enver vint arrêter Roupen, il trouva la porte ouverte. Un parfum subtil, fruité et mortel flottait dans la pièce. Dans la pièce, Roupen était étendu. Une petite flaque de sang s’était formée autour de sa bouche. Il tenait un crucifix dans la main gauche, l'autre main saignait abondamment, coupée par les éclats d'une tasse. Des morceaux d'aconit napel et d'abricots jonchaient le sol comme de petites fleurs dans un ruisseau pourpre. <br/>« Empoisonnement par neurotoxine » songea Enver.<br/>Il s’apprêtait à sortir mais le sol qu’il piétinait attira soudain son attention. Le sang avait serpenté entre les fleurs et les planches, et l’ensemble rayurait le parquet de façon éclatante : Le rouge du sang, le bleu de l’aconit, l’orange de l’abricot. L’ensemble formait un drapeau élégant sur le bois.<br/>Enver ne sut pas pourquoi, mais il se sentit vaguement mal à l’aise. Il referma finalement la porte, et descendit, troublé, les marches de l’escalier menant hors de l’hôtel.<br/>A l’extérieur il faisait frais et il décida de longer un instant les quais.<br/>Le ciel avait perdu sa teinte rose, et arborait maintenant un gris moite. Il pleuvait. Enver prit une bouffée d’air marin en regardant les barques s’éloigner du port. La mer était complètement noire maintenant. Au large, il lui semblait voir des milliers de Charon guider les âmes. <br/><strong></strong><br/><strong>Premier prix (ex-aequo), catégorie CPGE : Alexandre Peret (lycée Montaigne, Bordeaux), "Les derniers mots"</strong><br/>Aussi loin que ma mémoire puisse me porter, je crois avoir toujours été heureux. <br/>Tel est un constat qui ne peut être énoncé qu’à l’heure où la fougue inquiète de la jeunesse s’est tue, au serein bénéfice d’une tranquillité mature. <br/>La vue d’un homme âgé décline ; j’ai pourtant l’intime conviction de voir bien plus clair à mesure que les minutes coulent, attirées sans rancœur par un port où tout s’achève. Curieux paradoxe, qui fait du doyen un phare, le seul à même d’éclairer sa cité noyée dans les ténèbres, lui qui de jour, doit sans cesse compter sur eux pour se déplacer sans risques.<br/>Je crois avoir toujours été heureux.<br/>Il est aisé de s’en convaincre, lorsque parvenu à quatre-vingt-quatre ans, on contemple depuis ses doux jardins, une vie caressant son terme, ayant été bercée de privilèges et menée sans réels à-coups. Ce passé clos et sans échos sensibles, dès lors est vu dans sa vertigineuse unité. Un regard d’ensemble, doublé d’un recul introspectif que la seule patience de la vieillesse octroie ; de même que l’on apprend les lettres grecques avant d’oser philosopher, on vit longtemps dans l’inconfort pour mourir apaisé.<br/>Je pense l’avoir toujours su. Une rude frontière ne cessera cependant jamais d’éloigner une volonté de son accomplissement. Aussi, jeune homme bien intentionné, j’ai chéri les instants où mon âme goutait au repos, autant que j’ai perdu des jours à créer ses naufrages. <br/>J’ai sacrifié sans l’avoir consenti, un peu de mon temps à m’inquiéter, ou bien à me languir, une fraction encore à agir sans volonté, et combien de vies à espérer vainement ?<br/>En cela, j’ai pleinement vécu.<br/>C’est une riche imperfection qui m’a chaque minute façonné. Je ne déplore rien. <br/>Ce n’est qu’en ces derniers instants que tout peut être compris.<br/>J’aime cette lumière aux échos immortels. Mère d’un charmant optimisme, elle renforce en mon cœur, la foi d’avoir raison. On n’essuie les tempêtes qu’en songeant au soleil. On survit aux affres de nos jours, au seul prix d’un espoir immuable en demain. J’ai la certitude d’avoir été brave.<br/>Et l’azur fidèle de mon ciel de Rome, et de Rome éternelle mon éternel amour, sont sources et finalités de chacun de mes combats. <br/>Bientôt je m’envolerai, libre et sans une plainte.<br/>J’eus été seul Empereur en ma maison, où Antonin n’a nul pouvoir.<br/>Moi petit point dans l’éternel, qui déjà s’efface et chute :<br/>Oui je crois être heureux, et n’avoir aucun regret.<br/>-<br/>Il n’y a pas de plus belle ville que Rome.<br/>Il faut se méfier des vérités générales. De fait, ceci n’en est pas une. C’est mon seul avis que j’engage. Je le pense fruit de raison, et c’est ayant vu le monde que j’en élis comme reine, la cité de tous mes retours.<br/>Je n’ai pu la quitter bien longtemps. Suivre Trajan jusques en Dacie fut formateur, mais j’ai goûté le repos qui suivit jusqu’à m’en épuiser. Paradoxe de celui qui étudie tant qu’il s’en essouffle. <br/>Mais l’air est vivifiant au sein de sa propre demeure. Je peux l’affirmer mieux que quiconque. Et ce goût pour les jours paisibles, cette essence solitaire, ont fait de moi un patricien atypique.<br/>Au cours de cette vie publique, en effet, j’ai délaissé le Sénat. J’en suis venu à n’être plus vraiment romain. Mais vivant loin d’ici, j’ai su qu’aux champs fleuris, je préfère mon forum. Mes jours devaient se clore au berceau de la civilisation qui avait inspiré tous mes mots, guidé tous mes éloges et ravit tant ma mémoire que ma foi en l’avenir.<br/>C’était pourtant un monde d’où jaillissaient mes rares colères.<br/>Paradoxe de celui qui pense tant qu’il n’en sait plus quoi penser. <br/>Il me fallut choisir.<br/>Je l’ai dit en souriant : j’ai vécu de longues années loin de Rome, trouvant en ma campagne de Lucanie, un repos salvateur. Il ne m’était plus possible d’exister dans la cité. Etais-je devenu monstre ou dieu ? Eh non, je n’avais guère subi de métamorphose. <br/>C’était sous mes yeux que tout courait à sa perte.<br/>Je mesure tout de même  le privilège de mon temps, n’oubliant pas les affres des règnes d’il y a un siècle. Mais ces deux époques romaines ne sauraient être opposées avec manichéisme. Si on a, de même, déploré les manipulations de la guerre civile, on ne peut nier l’hypocrisie et le vice qui continuent de hanter notre Sénat. Si nous maudissons ce passé, il nous faut savoir que rien n’a changé.<br/>Je  n’aurais pas aujourd’hui la force de relater ces histoires aberrantes ; j’en aurais bien volontiers le courage. Là n’est pas l’essentiel.<br/>A l’heure de partir, alors que, je le sais, plus rien de mes forces ne saura être consacré à cette cause, je préfèrerais, pour elle, initier et clore une réflexion. <br/>Une vie d’interrogations, résumée en quelques phrases affirmatives. Pourrais-je y parvenir ?<br/>-<br/>Ce qui aura été pour moi la plus grande source de désarroi, est la préoccupation  de toute génération : pourquoi les hommes, voulant tous être bons, glissent-ils vers la perversion ?<br/>Succède immédiatement à ce constat alarmé, une nouvelle énigme : comment préserver le Bien ? <br/>Mille réponses incomplètes auront jailli en un instant, quelques unes de plus en quatre-vingt années ; aucune vérité n’existe ici bas. J’essaierai d’apporter, dès lors, la moins mauvaise des réponses.<br/>Platon est le socle de nombre de mes pensées. La thèse du philosophe-roi m’a toujours convaincue. Là est un somptueux Idéal. Jamais réalisé. Il ne manque pourtant que peu de choses. Que Rome confie les clés de l’Empire à un homme reconnu comme réellement sage, et tout ira pour le mieux. Les objections pleuvent déjà, et l’exemple que je comptais employer pour soutenir le disciple de Socrate, déjà tombe à l’eau. Je voulais parler d’Hadrien. L’homme qui m’a fait rentrer à Rome. Celui qui fut près de me convaincre d’accepter le consulat. Celui qui, d’un pouvoir immense, a fait un usage éclairé.<br/>On me rétorquerait, avec justesse, qu’il n’a pas agit seul. Sans l’influence du Sénat, peut-être aurait-il sombré dans la tyrannie ? Je ne peux pas affirmer, malgré ma conviction, que cela eut été impossible. Alors que faire ? <br/>Il faut un dirigeant, il en faut plusieurs. Il faut ainsi donner le pouvoir à des êtres inconnus, dont le tempérament pourra aussi bien osciller de la modération à la folie. La politique est un risque immense. Mais la vie d’une cité repose sur la confiance. La crainte permanente n’est pas permise à celui qui entend vivre parmi les hommes. Il n’y a en fin de compte pas d’autre vie.<br/>Il m’aura fallu la vivre toute entière pour l’affirmer sans oscillation. Et si l’homme un temps, gagne à s’isoler, il est à terme, un membre inaliénable de sa cité.<br/>Il faut se surpasser. J’aurais, et c’est un moindre mal, appris à n’espérer de prouesses de personne. J’aurais à chaudes larmes, assimilé ceci : « tu peux longtemps parler, vouloir convaincre et éclairer ; jamais les gens ne sauront capter la pureté de ton discours. » <br/>Et comme un refuge intime, qui aussi longtemps que les troubles du monde extérieur se jouent, nous sauve et nous réconforte, j’ai acquis une conviction.  Si ferme et si précieuse, que j’aimerais à cet instant, la confier à n’importe quel enfant, naissant aujourd’hui : « Petit être, toute ta vie, garde en ton cœur la fierté d’être qui tu es. Si personne n’entend ton excellence, console toi de la connaitre. Et si tu venais à n’être jamais des hommes, reconnu pour ce que tu es, que les Dieux aient vu ta franchise, peu t’importera le jugement de ceux de ton siècle. »<br/>Que ces mots ne se perdent pas, et toujours perdront les maux.<br/>Je voulais initier une réflexion ? J’ai bien davantage exposé une attitude. Du moins, celle qui fut la mienne face au désolant spectacle des bassesses humaines. <br/>Une vie en forme de question, close par des certitudes ?<br/>C’était bien trop ambitieux.<br/>-<br/>Que sera Rome dans trois siècles ?<br/>Cette apostrophe à l’avenir fut sans nul doute déjà énoncée il y a trois cent ans. C’est que je tourne en rond, à force d’interrogations vaines.<br/>C’est pourtant une considération sensée. <br/>Tout ce qui est fait aujourd’hui, de toute évidence est fait pour demain. C’est, quoi qu’il en soit, une conséquence de l’œuvre des mortels, que de s’ancrer dans l’éternité.<br/>Combien d’esclaves ont façonné le Colisée, combien de mains ont pavé nos routes, combien d’hommes ont délibéré, combattu, avancé, fer, plume, ou courage à la main, au seul nom de cet Empire ? Quelque chose de plus grand que nous ne cessera jamais de briller.<br/>Cette humilité est importante. Je la pense, depuis quelques décennies, valeur romaine. C’est l’idée d’un service rendu à la patrie, à la civilisation, à l’immuable. Ainsi engagé, l’homme n’a qu’une angoisse : qu’un jour périsse tout ce qu’il a minutieusement façonné.<br/>Le spectre de la barbarie effraie. On raconte que par delà le limes, le mot de « culture » est intraduisible. Dès lors, on craint que Rome soit un jour victime d’un tel obscurantisme.<br/>J’ai moi aussi peur pour ceux que je laisserai bientôt. Je veux croire que je n’ai rien gâché de ce qui me fut confié. Mais c’est parfois au-delà des frontières de mon jardin que mon âme est compatissante. A tout âge, j’ai passé de profondes minutes à me questionner sur la souffrance du monde. Celle de ces femmes qui perdent un époux au combat, de ces jeunes innocents privés de tout, de ces lointains asservis que je ne connaitrai jamais. <br/>J’avais à temps perdu, des douleurs d’outre-mer.<br/>J’ai la certitude que, sur ces sujets, Antonin pense comme moi. Tout est vain. Aussi, il le sait : l’Empire un jour, ne sera plus.<br/>Là est un autre point qui n’est plus pour moi source d’anxiété.<br/>Nos temples ne tiendront sans doute pas trois mille ans ; les Dieux ne s’en offusquent pas. Notre armée perdra des batailles ; je jure que nos lettres et nos sciences n’en seront pas affectées. Rome ne contrôlera plus le monde ; le monde, jamais n’oubliera Rome.<br/>Car il est ici bas des fondations incertaines, dont le somptueux paradoxe est d’héberger les fragments d’une âme transcendantale.<br/>Nous avons œuvré de toutes nos forces. Je pense pouvoir partir la tête haute, avec au cœur, le sentiment d’avoir tout essayé, de mon mieux, hardiment, jusqu’au bout, et aussi longtemps que ma phrase durera, je voudrais crier mon bonheur.<br/>Rien ne sera jamais écho de perfection.<br/>Je suis comblé de la modeste excellence de mes années.<br/>L’heure est venue pour elles de s’achever.<br/>-<br/>Ce soir, je vais mourir.<br/>Je l’ai dit d’une façon moins laconique à Pius, ce matin. Il a tout de même pour mission de me préparer la cigüe. Je m’endormirai avec le soleil, pour la dernière fois. Je sourirai.<br/>Une dernière fois, je serai maître de ma vie. Je m’octroie encore une journée.<br/>J’arpente Rome avec une énergie renaissante. En vérité, je ne saurais dire quelle fut l’étendue de ce dernier voyage ; j’ai essentiellement revu celles et ceux que je voulais revoir. J’ai salué une fois de plus ma monumentale amie de marbre et d’or. Tout va bien.<br/>Tôt, il fut l’heure de rentrer.<br/>Le temps passe et ne se mesure jamais.<br/>Et à l’image d’une vie entière, comme si chaque instant devait renfermer un peu de l’essence de ce monde, le seul chemin de ma maison fut l’occasion d’une énième surprise. <br/>Ce sont deux jeunes garçons qui, à l’angle d’une ultime route, devaient sans le vouloir, être mes derniers camarades. Une rencontre finale.<br/>Couvrant la fine rumeur de la rue encore animée, ils n’ont pas manqué d’attirer mon attention. Alors qu’à distance, j’étais incapable de comprendre la nature de leur apparente querelle, j’ai été éclairé par le son de leurs jeunes voix déjà invectives :<br/>- « J’ai pas peur. On ira dans l’arène, si tu veux vraiment te battre !<br/>-  Tu veux rire ... un froussard idiot comme toi ! »<br/>C’était trop navrant.<br/>Je ne voulais pas garder cette image de la jeunesse. Je me suis adressé à eux, et en quelques questions, j’ai mesuré l’absurdité de leur affrontement. Tout était parti de rien, comme toujours.<br/>Et dans leurs yeux brillants d’une malice agressive et dans leurs bras encore fins déjà disposés à la lutte, j’ai trouvé la réponse à mille questions.<br/>Comme la fin inattendue de la quête du sens.<br/>La vie, dont je pensais avoir mérité de me défaire paisiblement, n’était pas finie.<br/>J’ai su à cet instant, que jamais, jamais l’on ne peut dire son histoire close.<br/>J’ai compris que peu importait le sentiment du devoir accompli, cette fabuleuse ataraxie qui est mienne depuis peu, j’ai compris, et là sera sans nul doute ma dernière leçon, que l’homme a toujours, toujours un peu plus à faire.<br/>Tout est vain ? Là est la meilleure raison d’agir encore. Prolonger l’absurde imperfection du trait de notre existence est la plus belle et la plus brave de nos œuvres.<br/>Demain matin, je me lèverai avec le soleil. Je sourirai.<br/>Les deux jeunes garçons réconciliés viendront me rendre visite. Je serai, aussi longtemps que les Dieux me garderont à cette Terre, leur modeste professeur.<br/>Il y aurait encore tant à dire, à chanter et à écrire.<br/>Il y aura toujours un peu plus à ressentir, à préserver et à chérir.<br/>Le temps nous offrira juste ce qu’il faudra.<br/><strong></strong><br/><strong>Premier prix, catégorie lycée : Lilou Marbais (Ensemble scolaire Notre-Dame-Saint-Sigisbert, Nancy), "La copie"</strong><br/>	Il avait les yeux rivés dessus depuis plus d’un quart d’heure. <br/>La copie. <br/>Il la relisait sans cesse, encore et encore.<br/>Les yeux noyés de larmes qui refusaient de couler. <br/>Personne n’aime les larmes, car celui qui pleure, c’est celui qui dévoile sa faiblesse au reste du monde. Celui qui laisse tomber les apparences, le masque qu’il s’est fabriqué. Celui qui admet que les émotions qui l’agitent sont trop violentes pour lui, irrépressibles, impossibles à contenir. <br/>Il faut se cacher, ne jamais rien montrer. Se contrôler. <br/>Mais à quoi bon continuer la mascarade, alors que les secondes s’enfuient, insensibles et meurtrières ? A quoi bon nier le tumulte de son cœur, alors que le temps qu’il nous reste se réduit comme peau de chagrin ? <br/>Il avait les yeux rivés dessus depuis plus d’un quart d’heure. <br/>La copie. <br/>Il lui semblait que son univers s’était soudain réduit à cette maigre composition, réalisée en une heure, peut-être moins. Une copie double banale, classique, décorée par une écriture fine et serrée. Le stylo plume, les courbes légères et discrètes des lettres, tout indiquait l’élève studieux, sans histoire. <br/>Une fois de plus, il jeta un coup d’œil au prénom. Lola Desprez. Une petite blonde, effacée, prenant rarement la parole en classe ; une élève néanmoins sérieuse et investie, étudiant avec rigueur. Il ne l’aurait jamais crue capable de… ça. <br/>Il avait eu l’idée à peine une semaine plus tôt. Avec la classe des latinistes de première, il venait de finir une séquence plutôt conséquente sur Pompéi, et il lui avait paru impensable de les laisser partir en vacances sans les évaluer. Au lieu de leur concocter une interrogation banale, ennuyeuse à corriger, il s’était laissé emporter par la délicieuse atmosphère de légèreté et de liberté qui planait sur le lycée à l’approche des vacances d’avril, et leur avait demandé de lui rédiger un texte sur Pompéi. Un hommage, en quelque sorte. <br/>Les premières copies qu’il avait lues étaient moyennes, ou bonnes, mais sans passion. Le ton était factuel, et bien qu’il ait été ravi de constater qu’il avait réussi à leur transmettre un savoir tout à fait respectable, il avait été un peu déçu. Où était donc la passion ? L’amour de l’antiquité ? Toutes ces émotions qu’il espérait susciter ? <br/>Et puis… il était arrivé à la copie de Lola. Sans pressentiment particulier.<br/>Sans rien qui puisse le préparer. <br/>Elle ne racontait pas une histoire triste, elle. Elle évoquait, certes, comme tous ses camarades de classe, la fin tragique, le Vésuve, les morts, figés à jamais dans les cendres. Mais pas une seconde elle ne laissait place au pathétique. Elle reconnaissait le poids des morts, qui planaient sur la ville ; mais elle faisait de son texte une ode aux vivants. <br/>Un chant pour la vie. <br/>Il n’avait qu’à fermer les yeux pour laisser les mots l’emplir tout entier – il les entendait résonner dans son esprit, dessinant pour lui des images de rues écrasées de soleil, de couleurs chaudes de soleils couchants, de splendides monuments à la blancheur d’albâtre. <br/>Comment pouvait-elle retranscrire avec tant d’exactitude l’atmosphère de Pompéi ? Il était certain qu’elle n’y était jamais allée : il avait demandé à la classe, avant de commencer la séquence, qui s’y était déjà rendu. Et pourtant, ses mots, offerts à la page comme un merveilleux cadeau, brossaient le portrait d’une ville endormie, un temple du passé où l’humanité venait se recueillir, imaginer son avenir. Elle ne parlait pas d’une cité figée dans la cendre. Elle parlait d’une ville surprise en plein sommeil, d’une certaine manière encore vivante, même si tous ses habitants étaient morts depuis des siècles. Elle décrivait un sanctuaire bien plus qu’archéologique – un sanctuaire de l’humanité. <br/>Il la relisait, encore et encore, sans pouvoir s’arrêter. <br/>La copie. <br/>Un sanglot le secoua. Libérateur. D’autres suivirent. Enfin… Il lui semblait que c’étaient des années passées à se maîtriser qui étaient soudainement rattrapées. Ne jamais pleurer, ne jamais regarder en arrière. Ne jamais admettre qu’il était un être humain, animé par ses émotions. Les hommes ne pleurent pas, n’est-ce pas ? Et d’une manière générale, les gens bien élevés ne pleurent pas. Les gens civilisés ne se laissent jamais aller. <br/>N’est-ce pas ? <br/>Il la repoussa. <br/>La copie. <br/>Il ne voulait pas risquer de l’abîmer. <br/>Comment avait-elle fait ? Comment avait-elle pu… rompre les digues qu’il avait mis des années à construire ? Libérer le flot de souvenirs ? Le mettre face à son passé ?<br/>Par quel miracle avait-elle réussi ? <br/>Si Pompéi était toujours aussi fréquenté, année après année, c’était à cause de l’atmosphère unique des lieux. Le site pullulait toujours de touristes, portables sortis, ravis de pouvoir ajouter les vestiges à la liste des lieux incontournables qu’ils avaient visités, mais aussi d’authentiques amoureux de l’Antiquité ; mais malgré les différences de comportement, de regard, de nationalité, quelque part, ils venaient tous pour la même raison. Quelque part, au fond d’eux-mêmes, ils étaient tous irrésistiblement attirés là. <br/>Dans ce monde où « les hommes (…) s’enfournent dans les rapides, mais (…) ne savent plus ce qu’ils cherchent », ils venaient tous à Pompéi dans l’espoir inconscient de retrouver leurs racines, et un sens à leur vie. Comprendre d’où ils venaient, où ils allaient. S’offrir une pause pour réfléchir, quitter les rapides. Et pourtant, aucun ne se l’avouait. Aucun ne voulait reconnaître qu’il tentait de renouer le lien avec le passé, dans ce monde où il s’agit d’un poids encombrant, où l’avenir est la seule promesse, le seul idéal. <br/>Lui aussi, il avait voulu tirer un trait sur le passé, s’en débarrasser. Purement et simplement.  <br/>Mais on n’oublie jamais Pompéi. On essaie, mais on n’y parvient jamais. <br/>Il s’en souvenait comme si c’était hier. Et pourtant, une dizaine d’années s’étaient écoulées… <br/>Pompéi devait être le clou du spectacle. Le voyage avait duré une semaine – ils avaient planifié minutieusement chaque étape, chaque journée. La Toscane avait été leur point de départ – Florence, Sienne, San Gimignano. Puis ils étaient descendus jusqu’à la baie de Naples – ils avaient grimpé sur le Vésuve, découvert l’antique ville de Paestum, et s’étaient offerts, pour leur dernier jour, une visite d’une journée entière de Pompéi. <br/>Le soleil cognait sans répit – il faisait chaud, le site tout entier bruissait des murmures des touristes, intimidés par les âmes des morts qui paraissaient hanter la ville. En plein jour, la ville semblait revivre. <br/>Le temps n’avait que peu d’emprise, là-bas. Lui qui était d’ordinaire omnipotent et tyrannique se trouvait à Pompéi réduit, diminué, tant les paradoxes et les dérogations à sa loi étaient nombreux. Les trotteuses des montres ne paraissaient plus filer à la même vitesse – la ville semblait engluée dans une bulle hors du temps, où les minutes, remplies d’émerveillement, duraient des heures. Et puis, la chronologie linéaire du monde était allègrement rompue – le futur rencontrait le passé, le passé influençait le futur, sous le ciel implacablement bleu. <br/>Ils avaient arpenté main dans la main les vieilles rues pavées, s’étaient introduits dans les maisons, gravant dans leurs mémoires les splendides fresques et mosaïques. Seuls, en tête à tête tous les deux, avec les morts, le passé, et le soleil. Les autres touristes qui se pressaient, consommant les lieux, avides de splendides photographies et d’explications historiques, avides de découvertes uniques, avides secrètement de sens, ne comptaient pas. Ils faisaient partie du décor, du charme mystérieux et unique de Pompéi. <br/>A aucun des deux il ne serait venu à l’esprit que sur la ville planait une atmosphère un brin sinistre, un air de cimetière. A leurs yeux, tout débordait de vie : les herbes folles bousculées par la brise, les fleurs colorées poussant dans les arrière-cours abandonnées, les insectes les butinant, les oiseaux que l’on entendait chanter, les pierres elles-mêmes, paraissant respirer un air qui n’appartenait qu’à elles. Et eux. <br/>Eux, dont les cœurs se consumaient joyeusement, à l’unisson. Ils ne le savaient pas, mais cette longue promenade dans la ville antique avait déjà un goût de dernière fois. Et pourtant, ils étaient plus vivants que jamais… car la vie passe surtout dans les ruptures, dans le tonnerre des passions débutant ou se finissant, dans le fracas des séparations et des réunions, dans les ultimes moments : naissance et mort. <br/>Cela faisait maintenant environ dix ans, et pourtant, il gardait de cette journée un flot de sensations fantômes, imperceptibles et pourtant toujours réelles – les rayons du soleil sur sa peau, la fraîcheur de la brise, les murmures de la ville endormie, les craquements des grands arbres à côté du théâtre antique, et la sensation exquise de sa main contre la sienne. Le goût, à peine évanoui, de leur pique-nique, le midi. Les couleurs saisissantes du coucher de soleil, auquel ils avaient assisté comme on assiste à la fin d’une pièce de théâtre, le souffle coupé. <br/>Lorsqu’il était retourné en France, il s’était hâté de tirer un trait sur le passé, d’oublier leur relation, dispersant les cendres de ce feu qui les avaient consumés. Il avait jeté les cadeaux et les photos. Il avait rendu les vêtements et les produits de beauté qui traînaient dans son appartement. Il avait effacé le numéro de sa liste de contacts, ainsi que les traces de leurs échanges : mails, textos, tout y était passé. La purge avait été rapide, mais efficace. L’oubli paraît toujours être le meilleur baume pour les cœurs brisés. <br/>Il avait fini par cadenasser tous les souvenirs se rapportant à elle dans un recoin de son esprit. Sans pitié. Pompéi avait suivi le mouvement. Il avait refusé d’y penser comme ce sanctuaire hors du temps, débordant de vie, d’espoir, de réponses, d’humanité, qu’il avait découvert avec elle. Il n’avait voulu y songer que comme une curiosité archéologique, une mine d’informations sur l’Antiquité… et un objet d’étude sympathique pour ses élèves. Niant le passé. Niant tout ce que la ville représentait en réalité, la Vie qu’elle incarnait. <br/>Il avait refusé de voir que c’était écrit, que la vie est avant tout définie par les ruptures et les chutes. Il avait refusé d’accepter que Pompéi, jusqu’au bout, avait été fidèle à elle-même, incarnant cette vie effrayante et pourtant tellement palpitante. Il s’était enveloppé dans son amour-propre en miettes, dans les lambeaux de son cœur blessé, s’aveuglant délibérément. <br/>Elle l’avait trompé, elle l’avait trahi.<br/>Alors les souvenirs devaient mourir. N’est-ce pas ?<br/>Pourtant, une sorte de fascination inconsciente pour la ville l’avait toujours habité, le poussant à traquer les articles la concernant, à en faire le sujet de certains de ses cours. Année après année.  <br/>Jamais il n’aurait pensé que la copie, cette copie d’apparence banale, anodine, romprait la barrière mentale, romprait ses défenses, et ferait tout basculer. <br/>Jamais il n’aurait pensé qu’une simple copie le ferait voyager dix ans en arrière, le ferait repenser à toutes ces choses… <br/>Les larmes ne cessaient de couler. Pas de tristesse. Juste d’émotions trop longtemps contenues. <br/>Lorsqu’il était rentré en France, le cœur brisé, il n’avait pas laissé sa rage, sa frustration, sa douleur, s’exprimer. Il les avait enfermés au plus profond de lui-même, comme des braises incandescentes qui ne cessaient de le faire souffrir. <br/>Il ne s’était jamais autorisé à pleurer sur ce qu’il avait perdu, et sur ce qu’il avait gagné. <br/>Il relut la copie. Une dernière fois. <br/>Puis il se leva. <br/>Attrapa son ordinateur.<br/>Réserva un billet d’avion, aller simple, pour Naples. Et une chambre d’hôtel… près de Pompéi. <br/>Il était temps de vivre. </p></div><a href='actualite.php?id=93' id='lirelasuite'>Lire la suite</a> <div id='slidertitre'><h1 title='Actualité : Assemblée générale 2018'>Actualité : Assemblée générale 2018</h1></div><div id='slidertexte'>Date : 2018-06-13<p>L'AG de SEL a eu lieu le 24 mars 2018. Vous pourrez lire ci-dessous le mot de la présidente, Monique Trédé. Le discours de Cécile Ladjali ("Lire les Classiques à l'École, un mal nécessaire") et le texte des professeurs invités, Pascale Galinier et Dimitri Schlesinger ("Aborder les mythes grecs à l'école primaire") sont également en ligne dans la rubrique Discutons.<br/>Chers amis, <br/>Nous nous réunissons aujourd’hui dans une atmosphère qui semble bien meilleure que les années précédentes. Souhaitons que ce ne soit pas une simple éclaircie mais un vrai changement de climat. Nous avons un nouveau ministre – ce qui nous réjouit, comme plus de 70% des Français apparemment, et nous pouvons, semble-t-il, croire au sérieux des intentions de M. Blanquer. Pascal Charvet qui nous fait l’honneur et l’amitié d’être parmi nous aujourd’hui pourra vous dire quelques mots des négociations en cours. <br/>Avant même l’installation du Ministère en juin 2017, SEL et les associations partenaires étaient reçues à l’Élysée par M. Thierry Coulhon. En octobre nous avons rencontré M. Pierre Mathiot et l’équipe chargée de la réforme du baccalauréat. Et dernièrement nous avons été reçus par la nouvelle directrice du Conseil supérieur des programmes, Mme Souad AYADA, Inspecteur général de philosophie, et par son Secrétaire général, M. David Bauduin, que nul ne peut suspecter d’être hostile aux langues anciennes puisqu’il a travaillé avec Pascal Charvet à l’élaboration du rapport sur les Humanités. <br/>Le problème est que tous ces échanges de « bonnes paroles » tardent à manifester leurs effets sur le terrain et les professeurs sont las d’attendre. L’autonomie des établissements à laquelle nul n’osera désormais toucher, n’est pas encore compensée par des directives (arrêtés, décrets) efficaces au plan national. Il faut aussi reconnaître que la grille des programmes de lycée publiée par le Ministère peut aussi susciter quelques critiques : l’intitulé « Humanités, littérature et philosophie » laisse perplexe. C’est pourquoi de nouvelles demandes de rendez-vous ont été adressées à l’Élysée et au Ministère. S’il n’est pas encore temps de pavoiser on ne peut nier qu’il y ait des avancées et que le climat dans lequel nous évoluons soit plus favorable.<br/>— Il y a d’abord eu en janvier la publication du rapport de Pascal Charvet sur l’enseignement des Humanités et le projet d’une maison virtuelle des Humanités, centre de ressources pédagogiques pour nos collègues. <br/>— En liaison étroite avec ce projet l’École normale supérieure a pris l’initiative d’une action pédagogique « Les Humanités dans le texte » dont le premier appel à projets est lancé. Il s’agit d’élaborer soit un module vidéo, soit un dossier centré sur un texte antique (ou un groupement de textes anciens), traduit et commenté, sur lequel dialogueront des spécialistes venus d’horizons disciplinaires divers, inscrivant ainsi ces textes dans les débats de notre société, l’ENS fournissant un appui logistique à ces projets. Pour 2018 la thématique choisie est « Le politique », mais des projets « libres », étrangers à ce thème, peuvent également être proposés. <br/>— Mentionnons aussi le questionnaire adressé aux collègues des Universités et du CNRS qui <br/>vise à obtenir de l’Union européenne une aide à « disciplines rares ».<br/>—Enfin  des manifestations diverses qui mettent les langues anciennes en lumière se multiplient ; je pense au succès de la présentation en Sorbonne, à l’initiative de Paul Demont, du livre d’Andréa Marcolongo, La Langue géniale ; à l’éclat du festival européen de latin - grec que SEL soutient depuis sa création, avec la lecture un peu partout en France, et en particulier à Lyon, des Métamorphoses d’Ovide ( l’une de ces lectures se tenait hier soir aux  éditions Les Belles Lettres , Boulevard Raspail).<br/>— Citons aussi la publication de deux grands livres sur l’Antiquité : Urbs d’Alexandre Grandazzi, qui a été couronné par le prix Chateaubriand , et Sparte par Nicolas Richer, tous deux publiés chez Perrin. En mai 2018  les éditions de Fallois ont publié à l’usage des professeurs un éloge du latin, Vive le latin, langue inutile de Nicola Gardini.<br/>— Les 8 et 9 juin prochains se tiendra en Sorbonne la 2  session des « États généraux de l’Antiquité » avec 4 tables-rondes au programme (repenser le politique ; le patrimoine antique ; l’humanisme à construire ; éditer et diffuser l’Antiquité). <br/>— Enfin les 15, 16 et 17 juin Paris fêtera le centième anniversaire de la création de l’Association Guillaume Budé et de sa Collection d’édition de textes anciens lors du Congrès de l’Association.<br/>— SEL est bien sûr associé à toutes ces initiatives tout en continuant à soutenir dans l’enthousiasme les « Journées de l’Antiquité » des jeunes élèves normaliens.<br/>Quelques nouvelles de notre concours :<br/>Les textes de la session 2018 nous sont parvenus. On note une légère baisse d’intérêt de la part des CPGE et plus d’autocensure : moins de textes à la syntaxe et l’orthographe flottantes et quelques jolis textes. Pour la session 2019 nous allons bénéficier, grâce à la générosité des Éditions de Fallois, de la publicité  auprès de 3000 professeurs de lettres classiques. Enfin à la suite de plusieurs demandes nous tentons de mettre sur pied un concours de version grecque, en liaison avec l’association Athéna qui serait prête à offrir un voyage en Grèce aux dix meilleurs hellénistes.<br/>En agissant ainsi, aussi bien sur le terrain auprès des jeunes élèves, qu’en liaison avec le Ministère ou l’ENS pour développer sur internet de nouvelles manières de lire et commenter les textes de l’Antiquité, nous espérons contribuer à exaucer le vœu que Jacqueline de Romilly exprimait en 1998 – il y a vingt ans !-  « qu’on puisse avoir partout des enseignements littéraires et des enseignements de grec, à volonté, par internet ». <br/>Bon courage à tous et haut les cœurs ! <br/>Monique Trédé</p></div><a href='actualite.php?id=92' id='lirelasuite'>Lire la suite</a>

Actualités

2018/06/13 - Les trois meilleures nouvelles du concours !

Voici le texte des trois premiers prix de l'édition 2018 du concours de nouvelles Jacqueline de Romilly.
Premier prix (ex-aequo), catégorie CPGE : Martin Houssaye (lycée Montaigne, Bordeaux), "Quand tout sera fini plus tard en Erivan"
« Enver arrive ce matin »

Ioannis était venu lui annoncer la nouvelle. Alors Roupen avait fait chauffer de l’eau et avait infusé une poignée de plantes à l’intérieur. Ensuite il s’était penché à la fenêtre pour regarder Constantinople s’éveiller, en attendant Enver.
C’était un beau lundi matin. Les eaux noires de Marmara s’éveillaient, et il n’y avait pas encore foule sur les eaux sinon quelques navires assez loin des côtes. En scrutant, il distingua seulement une petite barque de pêcheur qui se dirigeait vers les quais. Le ciel était d’un rosé presque écarlate, juteux comme une grenade, avec une lumière bruinant sur les monuments alentour. Le Bosphore semblait encore comateux d’hier soir, s’éveillant avec la pesanteur d’une ancre, dans la cacophonie mélodieuse et triste des grandes villes orientales. Roupen se détourna quelques instants. Il repartit vers la cuisine, attrapa puis posa l’infusion sur le rebord de la fenêtre. Celle-ci exhalait des vapeurs moites et amères. Il se pencha pour en prendre une lampée et, se ravisant finalement, promena son regard à travers la pièce : Une corbeille de fruits, qu’il avait achetée avant-hier, trônait sur la table principale où il déjeunait d’habitude. Il y piocha un abricot mûr qu’il découpa en tranches, et ce faisant, il déposa les morceaux de fruits au fond de son infusion pour en adoucir le goût. Un agréable encens se répandit dans l’appartement. Il s’assit alors, et son grand visage brun et osseux n’exprima rien. Il attendait.
Brusquement, il but. Le goût, adouci par l’abricot de Malatya, était aigre-doux, un peu âcre par endroits mais néanmoins réconfortant dans la froideur matinale. Il roulait comme un vent chaud à travers son palais. Après la première gorgée, il garda la tasse en main et se promena un peu dans son appartement. Roupen avait longtemps étudié l’histoire antique à Constantinople et en avait fait son métier. C’était un grand homme sec aux joues creuses comme des caldeiras, dont les yeux noirs perçaient un visage tracé au couteau. Une chevelure couleur corbeau, épaisse et charbonneuse, coiffait le pinacle de son crâne et en brisait rudement les angles. Son visage buriné était à l’image de son caractère. Il sortait peu de l’hôtel particulier où il logeait, sinon pour aller dans les bibliothèques effectuer ses recherches. On ne lui connaissait pas d’amis, ni même de relations. Il paraissait traverser la vie avec froideur et avoir choisi d’étudier l’histoire précisément parce que les évènements de la vie ordinaire l’indifféraient. Son seul intérêt allait aux artefacts antiques qu’il gardait chez lui, parmi lesquels une sélection de gravures ciliciennes extrêmement rares qu’il rangeait dans de grandes vitrines éclairées par des moucharabieh.
Pourtant ce jour-là, il n’eût pas un regard pour elles. Au lieu de cela, il s’avança avec déférence vers ses ouvrages antiques et lorgna vers l’étage inférieur de l’étagère qui lui tenait lieu de bibliothèque et qui concernait les ouvrages latins, pour la plupart des reproductions. De nombreux auteurs y étaient répertoriés, de Sénèque à Apulée, en passant par Quintilien. Posant un index sur les reliures ocreuses, il traça alors un long sentier de livre en livre jusqu’à arriver à Tite-Live. Il saisit alors le livre XXIX de l’Histoire Romaine puis retourna à sa table, toujours parfumée de la brûlante odeur de tisane. Il posa le livre à côté de lui, et il s’arrêta, interdit et solennel, pour écouter le spectacle terrible qui se produisait chaque matin à cette période dans les cieux de Byzance : Le retour des pélicans.
Chaque hiver, ceux-ci partaient chercher asile en Extrême-Orient dans des terres lointaines afin de subvenir à leurs besoins. On ne les voyait parfois plus pendant de long mois, au point de les penser disparus lorsque ceux-ci retardaient leur arrivée à cause du mauvais temps. Mais le printemps revenu, ces immenses armées d’oiseaux passaient invariablement le Bosphore pour retrouver les marais et les terres sèches et montagneuses qu’ils avaient abandonnées. Alors une clameur glorieuse annonçait leur arrivée comme un cor de guerre, aussi Rouben ne s’étonna-t-il pas d’entendre les cris martiaux des oiseaux depuis sa fenêtre. Au départ il lui semblait toujours n’en voir qu’un petit groupe, mais ils devenaient, au fur et à mesure de l’approche, plus nets, au point qu’il en distingua quasiment douze groupes volant de façon espacée. Il put enfin clairement distinguer les remiges brillantes et coupantes et les becs en hache des animaux, lourds et jaunes comme des soleils factices. Enfin le choeur tomba, mélodieux comme un requiem, au dessus du pont de Galata. Le temps se suspendit. Puis les chants et les silhouettes s’éteignirent au fur et à mesure qu’il s’éloignaient. Les passants reprirent les activités qu'ils avaient interrompues et seul Roupen resta à la fenêtre. Il estima alors qu’il lui restait une dizaine de minutes. Il ouvrit donc finalement son livre, et repoussant la chaise, il commença à déambuler dans son appartement, car il n’aimait pas être immobile quand il lisait.

(1) « T. Quinctius Flamininus se rendit en ambassade à la cour de Prusias, qui était devenu suspect aux Romains pour avoir accueilli Hannibal depuis la défaite d'Antiochus et entrepris la guerre contre Eumène. »

Son pas s’était saccadé à l’évocation de Prusias. Il marqua une pause et respira profondément. Son corps frissonnait, ce dont il n’était pas accoutumé. Il revint précipitamment à la fenêtre ; La rue semblait déserte à cette heure, et seuls quelques clients de l’hôtel allaient et venaient près l’entrée. Personne n’arrivait.
Ses lèvres minces s’écrasèrent et il se maudit alors de sa faiblesse. Rouben avait lu et relu le Phédon sans cesse lorsqu’il était plus jeune, allongé sous les cédratiers de Gyumri. D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours été grave et tempéré mais il ne parvenait pas à se calmer aujourd'hui.
C'était un grand paradoxe que d'éprouver à la fois de la fascination pour Socrate et Hannibal, et il se pensait singulier en cela. Il admirait la modération et l'intelligence du philosophe, mais plus encore, il aimait profondément l'honneur inébranlable d'Hannibal qui préférait la mort au déshonneur d’être livré à l’ennemi, et qui supportait celle-ci sans jamais faillir. Roupen se trouva lâche.
Il connaissait le texte, mais chaque mot tombait ce jour-là comme s’il avait été complètement étranger, comme si le langage s’était désagrégé, que le sens était tombé en poussière. Tout existait, sans règle aucune, dans un chaos de symboles. Néanmoins, il sentit qu’il devait poursuivre.

(3) « Peut-être aussi que Prusias lui-même, voulant faire sa cour aux Romains et à leur représentant, résolut de mettre à mort un hôte si dangereux ou de le livrer aux ennemis. Du moins aussitôt après l'entrevue du prince et de Flamininus, des soldats eurent ordre d'aller investir la maison d'Hannibal. »

Au jeu d’échecs, les fous sont toujours ceux qui se trouvent le plus près du roi songea-t-il. Hannibal, tout grand stratège qu’il fût, avait été incapable de le comprendre à temps. Roupen se souvint qu’il avait l’habitude de jouer avec son père, quand celui-ci venait lui rendre visite à Constantinople. C’était alors de longues parties qui se poursuivaient jusqu’au dîner. Mais maintenant, il ne pouvait plus jouer. L’échiquier demeurait, vide et dénué de sens, sur sa table basse. De surcroît, il manquait un fou dans les pièces noires. Enfin il n’en était pas sûr, car sa vision se troublait.
Tout ça n’avait plus vraiment d’importance.

(4) « Ce général avait toujours pensé qu'il finirait ainsi, quand il songeait à la haine implacable que lui portaient les Romains et au peu de sûreté qu'offre la parole des rois. »

Hannibal, s’il avait réellement pensé ça, avait été inexact songea Roupen. Les poignards se trouvaient non pas dans les sourires des rois, mais dans le pouvoir lui-même. Empire, royaumes, républiques, pachaliks, sultanats, tant que ceux-ci étaient tenus par des despotes, alors qu’importait le nom du despotat ? C’était la République qui avait assassiné Socrate.
En pensant au philosophe, il continua de marcher. Sa respiration sifflait. Il lui semblait voir la lumière se distordre autour de lui, comme si un poing était en train d’étrangler les rayons de soleils. Les lettres bougeaient sur la page.

(9) "Délivrons, dit-il, le peuple romain de ses longues inquiétudes, puisqu'il n'a pas la patience d'attendre la mort d'un vieillard. »
Une quinte de toux violente saisit alors Roupen. Il lui semblait que du sang remontait vers son palais. Un voile mauve couvrait l’appartement comme une lueur de vitrail. Roupen savait. Il respirait. A peine. Il fallait. S’allonger et attendre.
Il s’affaissa et c’est alors qu’il l’aperçut.
Lorsqu’il était parti de son Arménie natale, Hovhannes, son père, lui avait confié un crucifix qu’il tenait de sa famille. La religion l’avait toujours profondément ennuyé, mais Roupen l’avait accepté pour faire plaisir à son père. Que valaient des divinités qui pouvaient faire condamner les plus grands philosophes ? Et puis hier, ce dimanche d’Avril 1915, Roupen avait haï Dieu de toutes ses forces. Il l’avait haï parce que tous ses collègues, tout son peuple, toute sa famille étaient partis vers des sables d’où ils ne reviendraient pas. Il l’avait haï parce qu’on l’avait oublié. Il l’avait haï parce qu’il n’y avait plus et songeait-il, il n’y aurait plus d’Arménie désormais. Il avait piétiné ce crucifix auquel son père tenait tant, l’avait jeté au sol, et il était resté, prostré, muet, incapable de pleurer, incapable de mourir.
Et maintenant, il le revoyait. Le bois était par endroit émaillé de fêlures, les branches un peu tordues mais la croix demeurait reconnaissable. En revanche, le Christ semblait complètement défiguré. Ses bras, brisés, avaient été fissurés par la botte de Roupen. Il lui semblait, à cause des hallucinations, que sa figure jaunie s’avachissait sur elle-même, comme si le nez s’effondrait. La tête n’avait plus rien d’humaine, mais celle-ci gardait quelque chose de rassurant, de familier, d’ineffable, d’animal.
Et soudain il comprit. La statuette représentait un pélican crucifié.
Alors Roupen ferma les yeux. Il n’avait pas failli.



Lorsqu’Enver vint arrêter Roupen, il trouva la porte ouverte. Un parfum subtil, fruité et mortel flottait dans la pièce. Dans la pièce, Roupen était étendu. Une petite flaque de sang s’était formée autour de sa bouche. Il tenait un crucifix dans la main gauche, l'autre main saignait abondamment, coupée par les éclats d'une tasse. Des morceaux d'aconit napel et d'abricots jonchaient le sol comme de petites fleurs dans un ruisseau pourpre.
« Empoisonnement par neurotoxine » songea Enver.
Il s’apprêtait à sortir mais le sol qu’il piétinait attira soudain son attention. Le sang avait serpenté entre les fleurs et les planches, et l’ensemble rayurait le parquet de façon éclatante : Le rouge du sang, le bleu de l’aconit, l’orange de l’abricot. L’ensemble formait un drapeau élégant sur le bois.
Enver ne sut pas pourquoi, mais il se sentit vaguement mal à l’aise. Il referma finalement la porte, et descendit, troublé, les marches de l’escalier menant hors de l’hôtel.
A l’extérieur il faisait frais et il décida de longer un instant les quais.
Le ciel avait perdu sa teinte rose, et arborait maintenant un gris moite. Il pleuvait. Enver prit une bouffée d’air marin en regardant les barques s’éloigner du port. La mer était complètement noire maintenant. Au large, il lui semblait voir des milliers de Charon guider les âmes.

Premier prix (ex-aequo), catégorie CPGE : Alexandre Peret (lycée Montaigne, Bordeaux), "Les derniers mots"
Aussi loin que ma mémoire puisse me porter, je crois avoir toujours été heureux.
Tel est un constat qui ne peut être énoncé qu’à l’heure où la fougue inquiète de la jeunesse s’est tue, au serein bénéfice d’une tranquillité mature.
La vue d’un homme âgé décline ; j’ai pourtant l’intime conviction de voir bien plus clair à mesure que les minutes coulent, attirées sans rancœur par un port où tout s’achève. Curieux paradoxe, qui fait du doyen un phare, le seul à même d’éclairer sa cité noyée dans les ténèbres, lui qui de jour, doit sans cesse compter sur eux pour se déplacer sans risques.
Je crois avoir toujours été heureux.
Il est aisé de s’en convaincre, lorsque parvenu à quatre-vingt-quatre ans, on contemple depuis ses doux jardins, une vie caressant son terme, ayant été bercée de privilèges et menée sans réels à-coups. Ce passé clos et sans échos sensibles, dès lors est vu dans sa vertigineuse unité. Un regard d’ensemble, doublé d’un recul introspectif que la seule patience de la vieillesse octroie ; de même que l’on apprend les lettres grecques avant d’oser philosopher, on vit longtemps dans l’inconfort pour mourir apaisé.
Je pense l’avoir toujours su. Une rude frontière ne cessera cependant jamais d’éloigner une volonté de son accomplissement. Aussi, jeune homme bien intentionné, j’ai chéri les instants où mon âme goutait au repos, autant que j’ai perdu des jours à créer ses naufrages.
J’ai sacrifié sans l’avoir consenti, un peu de mon temps à m’inquiéter, ou bien à me languir, une fraction encore à agir sans volonté, et combien de vies à espérer vainement ?
En cela, j’ai pleinement vécu.
C’est une riche imperfection qui m’a chaque minute façonné. Je ne déplore rien.
Ce n’est qu’en ces derniers instants que tout peut être compris.
J’aime cette lumière aux échos immortels. Mère d’un charmant optimisme, elle renforce en mon cœur, la foi d’avoir raison. On n’essuie les tempêtes qu’en songeant au soleil. On survit aux affres de nos jours, au seul prix d’un espoir immuable en demain. J’ai la certitude d’avoir été brave.
Et l’azur fidèle de mon ciel de Rome, et de Rome éternelle mon éternel amour, sont sources et finalités de chacun de mes combats.
Bientôt je m’envolerai, libre et sans une plainte.
J’eus été seul Empereur en ma maison, où Antonin n’a nul pouvoir.
Moi petit point dans l’éternel, qui déjà s’efface et chute :
Oui je crois être heureux, et n’avoir aucun regret.
-
Il n’y a pas de plus belle ville que Rome.
Il faut se méfier des vérités générales. De fait, ceci n’en est pas une. C’est mon seul avis que j’engage. Je le pense fruit de raison, et c’est ayant vu le monde que j’en élis comme reine, la cité de tous mes retours.
Je n’ai pu la quitter bien longtemps. Suivre Trajan jusques en Dacie fut formateur, mais j’ai goûté le repos qui suivit jusqu’à m’en épuiser. Paradoxe de celui qui étudie tant qu’il s’en essouffle.
Mais l’air est vivifiant au sein de sa propre demeure. Je peux l’affirmer mieux que quiconque. Et ce goût pour les jours paisibles, cette essence solitaire, ont fait de moi un patricien atypique.
Au cours de cette vie publique, en effet, j’ai délaissé le Sénat. J’en suis venu à n’être plus vraiment romain. Mais vivant loin d’ici, j’ai su qu’aux champs fleuris, je préfère mon forum. Mes jours devaient se clore au berceau de la civilisation qui avait inspiré tous mes mots, guidé tous mes éloges et ravit tant ma mémoire que ma foi en l’avenir.
C’était pourtant un monde d’où jaillissaient mes rares colères.
Paradoxe de celui qui pense tant qu’il n’en sait plus quoi penser.
Il me fallut choisir.
Je l’ai dit en souriant : j’ai vécu de longues années loin de Rome, trouvant en ma campagne de Lucanie, un repos salvateur. Il ne m’était plus possible d’exister dans la cité. Etais-je devenu monstre ou dieu ? Eh non, je n’avais guère subi de métamorphose.
C’était sous mes yeux que tout courait à sa perte.
Je mesure tout de même le privilège de mon temps, n’oubliant pas les affres des règnes d’il y a un siècle. Mais ces deux époques romaines ne sauraient être opposées avec manichéisme. Si on a, de même, déploré les manipulations de la guerre civile, on ne peut nier l’hypocrisie et le vice qui continuent de hanter notre Sénat. Si nous maudissons ce passé, il nous faut savoir que rien n’a changé.
Je n’aurais pas aujourd’hui la force de relater ces histoires aberrantes ; j’en aurais bien volontiers le courage. Là n’est pas l’essentiel.
A l’heure de partir, alors que, je le sais, plus rien de mes forces ne saura être consacré à cette cause, je préfèrerais, pour elle, initier et clore une réflexion.
Une vie d’interrogations, résumée en quelques phrases affirmatives. Pourrais-je y parvenir ?
-
Ce qui aura été pour moi la plus grande source de désarroi, est la préoccupation de toute génération : pourquoi les hommes, voulant tous être bons, glissent-ils vers la perversion ?
Succède immédiatement à ce constat alarmé, une nouvelle énigme : comment préserver le Bien ?
Mille réponses incomplètes auront jailli en un instant, quelques unes de plus en quatre-vingt années ; aucune vérité n’existe ici bas. J’essaierai d’apporter, dès lors, la moins mauvaise des réponses.
Platon est le socle de nombre de mes pensées. La thèse du philosophe-roi m’a toujours convaincue. Là est un somptueux Idéal. Jamais réalisé. Il ne manque pourtant que peu de choses. Que Rome confie les clés de l’Empire à un homme reconnu comme réellement sage, et tout ira pour le mieux. Les objections pleuvent déjà, et l’exemple que je comptais employer pour soutenir le disciple de Socrate, déjà tombe à l’eau. Je voulais parler d’Hadrien. L’homme qui m’a fait rentrer à Rome. Celui qui fut près de me convaincre d’accepter le consulat. Celui qui, d’un pouvoir immense, a fait un usage éclairé.
On me rétorquerait, avec justesse, qu’il n’a pas agit seul. Sans l’influence du Sénat, peut-être aurait-il sombré dans la tyrannie ? Je ne peux pas affirmer, malgré ma conviction, que cela eut été impossible. Alors que faire ?
Il faut un dirigeant, il en faut plusieurs. Il faut ainsi donner le pouvoir à des êtres inconnus, dont le tempérament pourra aussi bien osciller de la modération à la folie. La politique est un risque immense. Mais la vie d’une cité repose sur la confiance. La crainte permanente n’est pas permise à celui qui entend vivre parmi les hommes. Il n’y a en fin de compte pas d’autre vie.
Il m’aura fallu la vivre toute entière pour l’affirmer sans oscillation. Et si l’homme un temps, gagne à s’isoler, il est à terme, un membre inaliénable de sa cité.
Il faut se surpasser. J’aurais, et c’est un moindre mal, appris à n’espérer de prouesses de personne. J’aurais à chaudes larmes, assimilé ceci : « tu peux longtemps parler, vouloir convaincre et éclairer ; jamais les gens ne sauront capter la pureté de ton discours. »
Et comme un refuge intime, qui aussi longtemps que les troubles du monde extérieur se jouent, nous sauve et nous réconforte, j’ai acquis une conviction. Si ferme et si précieuse, que j’aimerais à cet instant, la confier à n’importe quel enfant, naissant aujourd’hui : « Petit être, toute ta vie, garde en ton cœur la fierté d’être qui tu es. Si personne n’entend ton excellence, console toi de la connaitre. Et si tu venais à n’être jamais des hommes, reconnu pour ce que tu es, que les Dieux aient vu ta franchise, peu t’importera le jugement de ceux de ton siècle. »
Que ces mots ne se perdent pas, et toujours perdront les maux.
Je voulais initier une réflexion ? J’ai bien davantage exposé une attitude. Du moins, celle qui fut la mienne face au désolant spectacle des bassesses humaines.
Une vie en forme de question, close par des certitudes ?
C’était bien trop ambitieux.
-
Que sera Rome dans trois siècles ?
Cette apostrophe à l’avenir fut sans nul doute déjà énoncée il y a trois cent ans. C’est que je tourne en rond, à force d’interrogations vaines.
C’est pourtant une considération sensée.
Tout ce qui est fait aujourd’hui, de toute évidence est fait pour demain. C’est, quoi qu’il en soit, une conséquence de l’œuvre des mortels, que de s’ancrer dans l’éternité.
Combien d’esclaves ont façonné le Colisée, combien de mains ont pavé nos routes, combien d’hommes ont délibéré, combattu, avancé, fer, plume, ou courage à la main, au seul nom de cet Empire ? Quelque chose de plus grand que nous ne cessera jamais de briller.
Cette humilité est importante. Je la pense, depuis quelques décennies, valeur romaine. C’est l’idée d’un service rendu à la patrie, à la civilisation, à l’immuable. Ainsi engagé, l’homme n’a qu’une angoisse : qu’un jour périsse tout ce qu’il a minutieusement façonné.
Le spectre de la barbarie effraie. On raconte que par delà le limes, le mot de « culture » est intraduisible. Dès lors, on craint que Rome soit un jour victime d’un tel obscurantisme.
J’ai moi aussi peur pour ceux que je laisserai bientôt. Je veux croire que je n’ai rien gâché de ce qui me fut confié. Mais c’est parfois au-delà des frontières de mon jardin que mon âme est compatissante. A tout âge, j’ai passé de profondes minutes à me questionner sur la souffrance du monde. Celle de ces femmes qui perdent un époux au combat, de ces jeunes innocents privés de tout, de ces lointains asservis que je ne connaitrai jamais.
J’avais à temps perdu, des douleurs d’outre-mer.
J’ai la certitude que, sur ces sujets, Antonin pense comme moi. Tout est vain. Aussi, il le sait : l’Empire un jour, ne sera plus.
Là est un autre point qui n’est plus pour moi source d’anxiété.
Nos temples ne tiendront sans doute pas trois mille ans ; les Dieux ne s’en offusquent pas. Notre armée perdra des batailles ; je jure que nos lettres et nos sciences n’en seront pas affectées. Rome ne contrôlera plus le monde ; le monde, jamais n’oubliera Rome.
Car il est ici bas des fondations incertaines, dont le somptueux paradoxe est d’héberger les fragments d’une âme transcendantale.
Nous avons œuvré de toutes nos forces. Je pense pouvoir partir la tête haute, avec au cœur, le sentiment d’avoir tout essayé, de mon mieux, hardiment, jusqu’au bout, et aussi longtemps que ma phrase durera, je voudrais crier mon bonheur.
Rien ne sera jamais écho de perfection.
Je suis comblé de la modeste excellence de mes années.
L’heure est venue pour elles de s’achever.
-
Ce soir, je vais mourir.
Je l’ai dit d’une façon moins laconique à Pius, ce matin. Il a tout de même pour mission de me préparer la cigüe. Je m’endormirai avec le soleil, pour la dernière fois. Je sourirai.
Une dernière fois, je serai maître de ma vie. Je m’octroie encore une journée.
J’arpente Rome avec une énergie renaissante. En vérité, je ne saurais dire quelle fut l’étendue de ce dernier voyage ; j’ai essentiellement revu celles et ceux que je voulais revoir. J’ai salué une fois de plus ma monumentale amie de marbre et d’or. Tout va bien.
Tôt, il fut l’heure de rentrer.
Le temps passe et ne se mesure jamais.
Et à l’image d’une vie entière, comme si chaque instant devait renfermer un peu de l’essence de ce monde, le seul chemin de ma maison fut l’occasion d’une énième surprise.
Ce sont deux jeunes garçons qui, à l’angle d’une ultime route, devaient sans le vouloir, être mes derniers camarades. Une rencontre finale.
Couvrant la fine rumeur de la rue encore animée, ils n’ont pas manqué d’attirer mon attention. Alors qu’à distance, j’étais incapable de comprendre la nature de leur apparente querelle, j’ai été éclairé par le son de leurs jeunes voix déjà invectives :
- « J’ai pas peur. On ira dans l’arène, si tu veux vraiment te battre !
- Tu veux rire ... un froussard idiot comme toi ! »
C’était trop navrant.
Je ne voulais pas garder cette image de la jeunesse. Je me suis adressé à eux, et en quelques questions, j’ai mesuré l’absurdité de leur affrontement. Tout était parti de rien, comme toujours.
Et dans leurs yeux brillants d’une malice agressive et dans leurs bras encore fins déjà disposés à la lutte, j’ai trouvé la réponse à mille questions.
Comme la fin inattendue de la quête du sens.
La vie, dont je pensais avoir mérité de me défaire paisiblement, n’était pas finie.
J’ai su à cet instant, que jamais, jamais l’on ne peut dire son histoire close.
J’ai compris que peu importait le sentiment du devoir accompli, cette fabuleuse ataraxie qui est mienne depuis peu, j’ai compris, et là sera sans nul doute ma dernière leçon, que l’homme a toujours, toujours un peu plus à faire.
Tout est vain ? Là est la meilleure raison d’agir encore. Prolonger l’absurde imperfection du trait de notre existence est la plus belle et la plus brave de nos œuvres.
Demain matin, je me lèverai avec le soleil. Je sourirai.
Les deux jeunes garçons réconciliés viendront me rendre visite. Je serai, aussi longtemps que les Dieux me garderont à cette Terre, leur modeste professeur.
Il y aurait encore tant à dire, à chanter et à écrire.
Il y aura toujours un peu plus à ressentir, à préserver et à chérir.
Le temps nous offrira juste ce qu’il faudra.

Premier prix, catégorie lycée : Lilou Marbais (Ensemble scolaire Notre-Dame-Saint-Sigisbert, Nancy), "La copie"
Il avait les yeux rivés dessus depuis plus d’un quart d’heure.
La copie.
Il la relisait sans cesse, encore et encore.
Les yeux noyés de larmes qui refusaient de couler.
Personne n’aime les larmes, car celui qui pleure, c’est celui qui dévoile sa faiblesse au reste du monde. Celui qui laisse tomber les apparences, le masque qu’il s’est fabriqué. Celui qui admet que les émotions qui l’agitent sont trop violentes pour lui, irrépressibles, impossibles à contenir.
Il faut se cacher, ne jamais rien montrer. Se contrôler.
Mais à quoi bon continuer la mascarade, alors que les secondes s’enfuient, insensibles et meurtrières ? A quoi bon nier le tumulte de son cœur, alors que le temps qu’il nous reste se réduit comme peau de chagrin ?
Il avait les yeux rivés dessus depuis plus d’un quart d’heure.
La copie.
Il lui semblait que son univers s’était soudain réduit à cette maigre composition, réalisée en une heure, peut-être moins. Une copie double banale, classique, décorée par une écriture fine et serrée. Le stylo plume, les courbes légères et discrètes des lettres, tout indiquait l’élève studieux, sans histoire.
Une fois de plus, il jeta un coup d’œil au prénom. Lola Desprez. Une petite blonde, effacée, prenant rarement la parole en classe ; une élève néanmoins sérieuse et investie, étudiant avec rigueur. Il ne l’aurait jamais crue capable de… ça.
Il avait eu l’idée à peine une semaine plus tôt. Avec la classe des latinistes de première, il venait de finir une séquence plutôt conséquente sur Pompéi, et il lui avait paru impensable de les laisser partir en vacances sans les évaluer. Au lieu de leur concocter une interrogation banale, ennuyeuse à corriger, il s’était laissé emporter par la délicieuse atmosphère de légèreté et de liberté qui planait sur le lycée à l’approche des vacances d’avril, et leur avait demandé de lui rédiger un texte sur Pompéi. Un hommage, en quelque sorte.
Les premières copies qu’il avait lues étaient moyennes, ou bonnes, mais sans passion. Le ton était factuel, et bien qu’il ait été ravi de constater qu’il avait réussi à leur transmettre un savoir tout à fait respectable, il avait été un peu déçu. Où était donc la passion ? L’amour de l’antiquité ? Toutes ces émotions qu’il espérait susciter ?
Et puis… il était arrivé à la copie de Lola. Sans pressentiment particulier.
Sans rien qui puisse le préparer.
Elle ne racontait pas une histoire triste, elle. Elle évoquait, certes, comme tous ses camarades de classe, la fin tragique, le Vésuve, les morts, figés à jamais dans les cendres. Mais pas une seconde elle ne laissait place au pathétique. Elle reconnaissait le poids des morts, qui planaient sur la ville ; mais elle faisait de son texte une ode aux vivants.
Un chant pour la vie.
Il n’avait qu’à fermer les yeux pour laisser les mots l’emplir tout entier – il les entendait résonner dans son esprit, dessinant pour lui des images de rues écrasées de soleil, de couleurs chaudes de soleils couchants, de splendides monuments à la blancheur d’albâtre.
Comment pouvait-elle retranscrire avec tant d’exactitude l’atmosphère de Pompéi ? Il était certain qu’elle n’y était jamais allée : il avait demandé à la classe, avant de commencer la séquence, qui s’y était déjà rendu. Et pourtant, ses mots, offerts à la page comme un merveilleux cadeau, brossaient le portrait d’une ville endormie, un temple du passé où l’humanité venait se recueillir, imaginer son avenir. Elle ne parlait pas d’une cité figée dans la cendre. Elle parlait d’une ville surprise en plein sommeil, d’une certaine manière encore vivante, même si tous ses habitants étaient morts depuis des siècles. Elle décrivait un sanctuaire bien plus qu’archéologique – un sanctuaire de l’humanité.
Il la relisait, encore et encore, sans pouvoir s’arrêter.
La copie.
Un sanglot le secoua. Libérateur. D’autres suivirent. Enfin… Il lui semblait que c’étaient des années passées à se maîtriser qui étaient soudainement rattrapées. Ne jamais pleurer, ne jamais regarder en arrière. Ne jamais admettre qu’il était un être humain, animé par ses émotions. Les hommes ne pleurent pas, n’est-ce pas ? Et d’une manière générale, les gens bien élevés ne pleurent pas. Les gens civilisés ne se laissent jamais aller.
N’est-ce pas ?
Il la repoussa.
La copie.
Il ne voulait pas risquer de l’abîmer.
Comment avait-elle fait ? Comment avait-elle pu… rompre les digues qu’il avait mis des années à construire ? Libérer le flot de souvenirs ? Le mettre face à son passé ?
Par quel miracle avait-elle réussi ?
Si Pompéi était toujours aussi fréquenté, année après année, c’était à cause de l’atmosphère unique des lieux. Le site pullulait toujours de touristes, portables sortis, ravis de pouvoir ajouter les vestiges à la liste des lieux incontournables qu’ils avaient visités, mais aussi d’authentiques amoureux de l’Antiquité ; mais malgré les différences de comportement, de regard, de nationalité, quelque part, ils venaient tous pour la même raison. Quelque part, au fond d’eux-mêmes, ils étaient tous irrésistiblement attirés là.
Dans ce monde où « les hommes (…) s’enfournent dans les rapides, mais (…) ne savent plus ce qu’ils cherchent », ils venaient tous à Pompéi dans l’espoir inconscient de retrouver leurs racines, et un sens à leur vie. Comprendre d’où ils venaient, où ils allaient. S’offrir une pause pour réfléchir, quitter les rapides. Et pourtant, aucun ne se l’avouait. Aucun ne voulait reconnaître qu’il tentait de renouer le lien avec le passé, dans ce monde où il s’agit d’un poids encombrant, où l’avenir est la seule promesse, le seul idéal.
Lui aussi, il avait voulu tirer un trait sur le passé, s’en débarrasser. Purement et simplement.
Mais on n’oublie jamais Pompéi. On essaie, mais on n’y parvient jamais.
Il s’en souvenait comme si c’était hier. Et pourtant, une dizaine d’années s’étaient écoulées…
Pompéi devait être le clou du spectacle. Le voyage avait duré une semaine – ils avaient planifié minutieusement chaque étape, chaque journée. La Toscane avait été leur point de départ – Florence, Sienne, San Gimignano. Puis ils étaient descendus jusqu’à la baie de Naples – ils avaient grimpé sur le Vésuve, découvert l’antique ville de Paestum, et s’étaient offerts, pour leur dernier jour, une visite d’une journée entière de Pompéi.
Le soleil cognait sans répit – il faisait chaud, le site tout entier bruissait des murmures des touristes, intimidés par les âmes des morts qui paraissaient hanter la ville. En plein jour, la ville semblait revivre.
Le temps n’avait que peu d’emprise, là-bas. Lui qui était d’ordinaire omnipotent et tyrannique se trouvait à Pompéi réduit, diminué, tant les paradoxes et les dérogations à sa loi étaient nombreux. Les trotteuses des montres ne paraissaient plus filer à la même vitesse – la ville semblait engluée dans une bulle hors du temps, où les minutes, remplies d’émerveillement, duraient des heures. Et puis, la chronologie linéaire du monde était allègrement rompue – le futur rencontrait le passé, le passé influençait le futur, sous le ciel implacablement bleu.
Ils avaient arpenté main dans la main les vieilles rues pavées, s’étaient introduits dans les maisons, gravant dans leurs mémoires les splendides fresques et mosaïques. Seuls, en tête à tête tous les deux, avec les morts, le passé, et le soleil. Les autres touristes qui se pressaient, consommant les lieux, avides de splendides photographies et d’explications historiques, avides de découvertes uniques, avides secrètement de sens, ne comptaient pas. Ils faisaient partie du décor, du charme mystérieux et unique de Pompéi.
A aucun des deux il ne serait venu à l’esprit que sur la ville planait une atmosphère un brin sinistre, un air de cimetière. A leurs yeux, tout débordait de vie : les herbes folles bousculées par la brise, les fleurs colorées poussant dans les arrière-cours abandonnées, les insectes les butinant, les oiseaux que l’on entendait chanter, les pierres elles-mêmes, paraissant respirer un air qui n’appartenait qu’à elles. Et eux.
Eux, dont les cœurs se consumaient joyeusement, à l’unisson. Ils ne le savaient pas, mais cette longue promenade dans la ville antique avait déjà un goût de dernière fois. Et pourtant, ils étaient plus vivants que jamais… car la vie passe surtout dans les ruptures, dans le tonnerre des passions débutant ou se finissant, dans le fracas des séparations et des réunions, dans les ultimes moments : naissance et mort.
Cela faisait maintenant environ dix ans, et pourtant, il gardait de cette journée un flot de sensations fantômes, imperceptibles et pourtant toujours réelles – les rayons du soleil sur sa peau, la fraîcheur de la brise, les murmures de la ville endormie, les craquements des grands arbres à côté du théâtre antique, et la sensation exquise de sa main contre la sienne. Le goût, à peine évanoui, de leur pique-nique, le midi. Les couleurs saisissantes du coucher de soleil, auquel ils avaient assisté comme on assiste à la fin d’une pièce de théâtre, le souffle coupé.
Lorsqu’il était retourné en France, il s’était hâté de tirer un trait sur le passé, d’oublier leur relation, dispersant les cendres de ce feu qui les avaient consumés. Il avait jeté les cadeaux et les photos. Il avait rendu les vêtements et les produits de beauté qui traînaient dans son appartement. Il avait effacé le numéro de sa liste de contacts, ainsi que les traces de leurs échanges : mails, textos, tout y était passé. La purge avait été rapide, mais efficace. L’oubli paraît toujours être le meilleur baume pour les cœurs brisés.
Il avait fini par cadenasser tous les souvenirs se rapportant à elle dans un recoin de son esprit. Sans pitié. Pompéi avait suivi le mouvement. Il avait refusé d’y penser comme ce sanctuaire hors du temps, débordant de vie, d’espoir, de réponses, d’humanité, qu’il avait découvert avec elle. Il n’avait voulu y songer que comme une curiosité archéologique, une mine d’informations sur l’Antiquité… et un objet d’étude sympathique pour ses élèves. Niant le passé. Niant tout ce que la ville représentait en réalité, la Vie qu’elle incarnait.
Il avait refusé de voir que c’était écrit, que la vie est avant tout définie par les ruptures et les chutes. Il avait refusé d’accepter que Pompéi, jusqu’au bout, avait été fidèle à elle-même, incarnant cette vie effrayante et pourtant tellement palpitante. Il s’était enveloppé dans son amour-propre en miettes, dans les lambeaux de son cœur blessé, s’aveuglant délibérément.
Elle l’avait trompé, elle l’avait trahi.
Alors les souvenirs devaient mourir. N’est-ce pas ?
Pourtant, une sorte de fascination inconsciente pour la ville l’avait toujours habité, le poussant à traquer les articles la concernant, à en faire le sujet de certains de ses cours. Année après année.
Jamais il n’aurait pensé que la copie, cette copie d’apparence banale, anodine, romprait la barrière mentale, romprait ses défenses, et ferait tout basculer.
Jamais il n’aurait pensé qu’une simple copie le ferait voyager dix ans en arrière, le ferait repenser à toutes ces choses…
Les larmes ne cessaient de couler. Pas de tristesse. Juste d’émotions trop longtemps contenues.
Lorsqu’il était rentré en France, le cœur brisé, il n’avait pas laissé sa rage, sa frustration, sa douleur, s’exprimer. Il les avait enfermés au plus profond de lui-même, comme des braises incandescentes qui ne cessaient de le faire souffrir.
Il ne s’était jamais autorisé à pleurer sur ce qu’il avait perdu, et sur ce qu’il avait gagné.
Il relut la copie. Une dernière fois.
Puis il se leva.
Attrapa son ordinateur.
Réserva un billet d’avion, aller simple, pour Naples. Et une chambre d’hôtel… près de Pompéi.
Il était temps de vivre.

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2018/06/13 - Assemblée générale 2018

L'AG de SEL a eu lieu le 24 mars 2018. Vous pourrez lire ci-dessous le mot de la présidente, Monique Trédé. Le discours de Cécile Ladjali ("Lire les Classiques à l'École, un mal nécessaire") et le texte des professeurs invités, Pascale Galinier et Dimitri Schlesinger ("Aborder les mythes grecs à l'école primaire") sont également en ligne dans la rubrique Discutons.
Chers amis,
Nous nous réunissons aujourd’hui dans une atmosphère qui semble bien meilleure que les années précédentes. Souhaitons que ce ne soit pas une simple éclaircie mais un vrai changement de climat. Nous avons un nouveau ministre – ce qui nous réjouit, comme plus de 70% des Français apparemment, et nous pouvons, semble-t-il, croire au sérieux des intentions de M. Blanquer. Pascal Charvet qui nous fait l’honneur et l’amitié d’être parmi nous aujourd’hui pourra vous dire quelques mots des négociations en cours.
Avant même l’installation du Ministère en juin 2017, SEL et les associations partenaires étaient reçues à l’Élysée par M. Thierry Coulhon. En octobre nous avons rencontré M. Pierre Mathiot et l’équipe chargée de la réforme du baccalauréat. Et dernièrement nous avons été reçus par la nouvelle directrice du Conseil supérieur des programmes, Mme Souad AYADA, Inspecteur général de philosophie, et par son Secrétaire général, M. David Bauduin, que nul ne peut suspecter d’être hostile aux langues anciennes puisqu’il a travaillé avec Pascal Charvet à l’élaboration du rapport sur les Humanités.
Le problème est que tous ces échanges de « bonnes paroles » tardent à manifester leurs effets sur le terrain et les professeurs sont las d’attendre. L’autonomie des établissements à laquelle nul n’osera désormais toucher, n’est pas encore compensée par des directives (arrêtés, décrets) efficaces au plan national. Il faut aussi reconnaître que la grille des programmes de lycée publiée par le Ministère peut aussi susciter quelques critiques : l’intitulé « Humanités, littérature et philosophie » laisse perplexe. C’est pourquoi de nouvelles demandes de rendez-vous ont été adressées à l’Élysée et au Ministère. S’il n’est pas encore temps de pavoiser on ne peut nier qu’il y ait des avancées et que le climat dans lequel nous évoluons soit plus favorable.
— Il y a d’abord eu en janvier la publication du rapport de Pascal Charvet sur l’enseignement des Humanités et le projet d’une maison virtuelle des Humanités, centre de ressources pédagogiques pour nos collègues.
— En liaison étroite avec ce projet l’École normale supérieure a pris l’initiative d’une action pédagogique « Les Humanités dans le texte » dont le premier appel à projets est lancé. Il s’agit d’élaborer soit un module vidéo, soit un dossier centré sur un texte antique (ou un groupement de textes anciens), traduit et commenté, sur lequel dialogueront des spécialistes venus d’horizons disciplinaires divers, inscrivant ainsi ces textes dans les débats de notre société, l’ENS fournissant un appui logistique à ces projets. Pour 2018 la thématique choisie est « Le politique », mais des projets « libres », étrangers à ce thème, peuvent également être proposés.
— Mentionnons aussi le questionnaire adressé aux collègues des Universités et du CNRS qui
vise à obtenir de l’Union européenne une aide à « disciplines rares ».
—Enfin des manifestations diverses qui mettent les langues anciennes en lumière se multiplient ; je pense au succès de la présentation en Sorbonne, à l’initiative de Paul Demont, du livre d’Andréa Marcolongo, La Langue géniale ; à l’éclat du festival européen de latin - grec que SEL soutient depuis sa création, avec la lecture un peu partout en France, et en particulier à Lyon, des Métamorphoses d’Ovide ( l’une de ces lectures se tenait hier soir aux éditions Les Belles Lettres , Boulevard Raspail).
— Citons aussi la publication de deux grands livres sur l’Antiquité : Urbs d’Alexandre Grandazzi, qui a été couronné par le prix Chateaubriand , et Sparte par Nicolas Richer, tous deux publiés chez Perrin. En mai 2018 les éditions de Fallois ont publié à l’usage des professeurs un éloge du latin, Vive le latin, langue inutile de Nicola Gardini.
— Les 8 et 9 juin prochains se tiendra en Sorbonne la 2 session des « États généraux de l’Antiquité » avec 4 tables-rondes au programme (repenser le politique ; le patrimoine antique ; l’humanisme à construire ; éditer et diffuser l’Antiquité).
— Enfin les 15, 16 et 17 juin Paris fêtera le centième anniversaire de la création de l’Association Guillaume Budé et de sa Collection d’édition de textes anciens lors du Congrès de l’Association.
— SEL est bien sûr associé à toutes ces initiatives tout en continuant à soutenir dans l’enthousiasme les « Journées de l’Antiquité » des jeunes élèves normaliens.
Quelques nouvelles de notre concours :
Les textes de la session 2018 nous sont parvenus. On note une légère baisse d’intérêt de la part des CPGE et plus d’autocensure : moins de textes à la syntaxe et l’orthographe flottantes et quelques jolis textes. Pour la session 2019 nous allons bénéficier, grâce à la générosité des Éditions de Fallois, de la publicité auprès de 3000 professeurs de lettres classiques. Enfin à la suite de plusieurs demandes nous tentons de mettre sur pied un concours de version grecque, en liaison avec l’association Athéna qui serait prête à offrir un voyage en Grèce aux dix meilleurs hellénistes.
En agissant ainsi, aussi bien sur le terrain auprès des jeunes élèves, qu’en liaison avec le Ministère ou l’ENS pour développer sur internet de nouvelles manières de lire et commenter les textes de l’Antiquité, nous espérons contribuer à exaucer le vœu que Jacqueline de Romilly exprimait en 1998 – il y a vingt ans !- « qu’on puisse avoir partout des enseignements littéraires et des enseignements de grec, à volonté, par internet ».
Bon courage à tous et haut les cœurs !
Monique Trédé

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2018/05/17 - Résultats du concours de la nouvelle 2018

Le palmarès est à découvrir sur notre page Concours. Les lauréats ont été prévenus par voie électronique. Merci à toutes et à tous d'avoir participé !

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2018/03/27 - IIe édition des États généraux de l'Antiquité

Les 8 et 9 juin 2018, l’association Antiquité-Avenir, réseau de 38 associations liées à l’Antiquité dont SEL fait partie, organise la seconde édition des États Généraux de l’Antiquité. Les débats s'articuleront autour de la question suivante : « Pourquoi transmettre l’Antiquité à l’heure de la mondialisation ? Sciences de l’Antiquité et humanisme ».
La manifestation aura lieu à la Sorbonne (amphithéâtre Richelieu), sous forme de rencontre scientifique-débat. Vous trouverez toutes les informations nécessaires, ainsi que le programme sur le site des États généraux de l'Antiquité.
Si vous souhaitez participer ou assister aux débats, pensez à vous inscrire au préalable sur le site de la manifestation.
Cette initiative est placée sous le haut patronage du Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, de l’Académie française, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.

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2018/03/27 - Fin de semaine dynamique pour le latin et le grec !

Du 22 au 24 mars avait lieu le grand Festival européen latin grec à Lyon et partout dans le monde autour des 'Métamorphoses' d'Ovide. Dans le même temps, le lycée La Bruyère de Versailles organisait une Journée des Humanités autour du 'Banquet'.

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2018/02/03 - Brèves (mais importantes)

En ce début du mois de février, SEL vous suggère plusieurs lectures d'intérêt :
- tout d'abord, le rapport sur la valorisation des langues et cultures de l'antiquité, rédigé par Pascal Charvet et David Bauduin et remis tout récemment au ministre de l'Éducation nationale : Les Humanités au cœur de l'école.
- ensuite, l'ouvrage La langue géniale : 9 bonnes raisons d'aimer le grec, d'Andrea Marcolongo. Best-seller enfin traduit en français. Une conférence donnée par l'auteure et organisée en Sorbonne aura lieu le 13 février à 19h.
- enfin, pour ne pas faire de jaloux, après le grec, le latin : nous annonçons ici la parution prochaine aux éditions de Fallois d'un livre intitulé Vive le latin.

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2018/01/20 - Calendriers grecs

Les élèves hellénistes et latinistes du collège Sainte-Marie du Bourget (93) ont réalisé un calendrier 2018 illustré de reproductions d’œuvres antiques ou de motifs inspirés de l'antique. Il est encore temps de vous en procurer un !
Votre soutien permettra à ces élèves de participer au Festival Européen Latin Grec 2018, dont nous vous rappelons ici le thème : les Métamorphoses d'Ovide. Le festival aura lieu à Lyon et au-delà du 22 au 25 mars.
Nous vous souhaitons à toutes et à tous une très belle année !

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2017/09/17 - Concours de la nouvelle, c'est reparti !

Pour la quatrième année, l’association SEL organise un concours de nouvelles, désormais référencé dans la base Eduscol. Celui-ci s’adresse aux lycéens et aux étudiants (CPGE ou licence). Vous avez jusqu’au 14 mars 2018 pour envoyer vos textes sur le site de SEL (page concours). Une seule contrainte : votre texte doit avoir un rapport, même distancié, avec l’antiquité grecque ou romaine. De nombreux prix sont à gagner (remise des prix à l’Institut de France) et les meilleurs textes seront publiés dans le magazine Phosphore et sur le site de SEL.
Pour tout renseignement : sauvegarde.ens@orange.fr

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2017/07/12 - Interview des lauréats 2017 du prix Jacqueline de Romilly

Vous trouverez sur le site de l'AIBL les interviews des trois lauréats de notre concours. Ce sera peut-être vous l'an prochain ?

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2017/06/17 - Rendez-vous à l'Élysée

SEL a rencontré M. Thierry Coulhon, conseiller Enseignement supérieur, Recherche et Innovation à la Présidence de la République, à l'Élysée le mercredi 21 juin 2017. Voici le compte rendu de cette audience, à laquelle étaient aussi présentes les associations APFLA-CPL, APLAES, APLettres, CNARELA et SLL.
Au nom des associations littéraires qui sont réunies et agissent ensemble depuis les premières annonces de la réforme du collège, François Martin, président de la CNARELA, remercie le Président de la République d’avoir répondu favorablement, avec diligence, à la demande d’audience commune des associations professionnelles représentant un très grand nombre de collègues du secondaire et du supérieur. Il rappelle que trois demandes d’audiences ont été envoyées à l’ancien Président de la République, François Hollande, qui n’a jamais reçu nos associations et a toujours renvoyé les courriers à la ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Nous voyons donc dans cette première rencontre un changement certain qui, nous l’espérons, sera accompagné de mesures sérieuses et efficaces pour l’enseignement des langues anciennes et du français dans l’école de la République. Thierry Coulhon précise que le Président de la République a tenu à nous recevoir car ses engagements pour l’éducation dans sa campagne étaient clairs. Il nous précise qu’un conseiller en charge de l’enseignement secondaire sera nommé prochainement. Il s’engage à faire part de nos échanges à cette personne.
François Martin propose d’aborder en premier lieu le collège, en particulier la réforme de 2016 et la publication du nouvel arrêté du 16 juin 2017, puis le lycée et l’enseignement supérieur (CPGE, université et concours) avant de conclure sur les propositions que souhaitent soumettre les associations.
I. Collège
François Martin rappelle brièvement la situation des langues anciennes dans l’enseignement secondaire avant la réforme, leur statut de disciplines optionnelles, présentes dans les grilles horaires, en théorie ouvertes à tous, selon les textes officiels, mais en réalité mises à mal par des horaires non fléchés et les positions hiérarchiques, souvent dogmatiques, qui entravent l’action des professeurs, des élèves et des familles. Il aborde ensuite la réforme du collège de 2016, véritable travail de sape des enseignements de langues anciennes. Les combats menés par nos associations ont permis de sauvegarder quelques heures via des 'enseignements de complément' en latin et en grec ancien, qui n’étaient pas prévus dans les premières annonces.
La réforme n’a pas été l’occasion d’en finir avec les difficultés administratives que rencontrent les langues anciennes, malgré les interventions de la CNARELA depuis de nombreuses années, comme celles des associations présentes : les horaires ne sont toujours pas fléchés, les enseignements de latin et de grec ancien sont toujours mis en concurrence avec d’autres dispositifs pris sur la marge horaire. Le 16 juin 2017, un nouvel arrêté a été pris par le nouveau ministre, Jean-Michel Blanquer. Cet arrêté témoigne manifestement d’un changement d’orientation dans la politique éducative par rapport au dernier quinquennat. Nous nous en félicitons et prenons acte de la volonté de redonner leur place légitime aux langues anciennes dans la scolarité et de proposer une première traduction de l’un des engagements du Président de la République à ce sujet. Cependant, vu la date à laquelle cet arrêté a été publié, nos inquiétudes subsistent : la rentrée est préparée depuis longtemps dans les établissements et un tel texte crée l’effet inverse de celui que l’on pourrait espérer. Nous pouvons, entre autres, donner l’exemple d’une collègue de l’académie de Créteil, qui a déjà dû faire face à des refus d’inscription en latin l’année dernière et se retrouve dans une situation identique cette année, malgré le soutien de son chef d’établissement car le rectorat refuse d’accorder une dotation horaire spécifique, pourtant signalée à l’art. 5 de l’arrêté. Dans d’autres cas, les chefs d’établissement refusent de revoir les DHG votées en mars. La concurrence avec les dédoublements de classes ou les autres disciplines optionnelles ajoute encore du désordre après une année très éprouvante pour nos collègues et nous le déplorons.
François Martin rappelle que plusieurs de nos associations ont demandé une audience au ministère de l’Éducation nationale et souhaitent rencontrer le ministre dès que possible pour mettre en place des moyens réels qui redonnent aux professeurs de Lettres classiques la possibilité de faire leur travail dans les meilleures conditions. L’arrêté ne règle pas de nombreux problèmes que nous évoquons, en particulier les tournures telles que 'dans la limite de', dont l’interprétation reste incertaine.
Nous demandons donc :
- des textes très clairs, lisibles par tous sans qu’ils puissent prêter à des interprétations divergentes. Nous rappelons que la DGESCO et le Cabinet n’avaient pas du tout la même lecture de l’expression 'dans la limite de' de l’ancien décret, l’une signalant qu’il était possible de faire moins que l’horaire maximum prévu, l’autre disant qu’il n’y avait pas de négociation sur l’horaire présenté dans l’arrêté, seul argument repris dans un compte rendu d’audience qui a permis à la plupart de nos collègues de conserver les horaires présentés (1h-2h-2h) ;
- le retour aux grilles officielles prévues par les arrêtés publiés au JORF du 10/2/2002 (5e et 4e) et du 7/6/2004 (3e), puisque, selon le dernier arrêté, le latin et le grec sont bien redevenus des 'enseignements optionnels'. Les parents et les élèves doivent pouvoir lire clairement quels dispositifs sont offerts, pour tous, sur l’ensemble du territoire ;
- des horaires fléchés, pour que les enseignements de latin et de grec ancien ne dépendent définitivement plus du bon vouloir des chefs d’établissement et des situations locales. Seule une politique volontariste permettra d’engager une diffusion plus large des langues anciennes, comme cela fut le cas en 1996 lors de l’ouverture du latin en 5e, ou encore lors de l’augmentation à 3 du coefficient au baccalauréat, mesures prises après intervention de la CNARELA qui ont immédiatement entraîné des hausses des effectifs ;
- des horaires décents, qui commencent à refaire leur apparition, en 4e et 3e. Nous nous interrogeons sur l’absence de prise en considération de l’horaire de 5e, resté à 1h, alors qu’il est prioritaire pour nos collègues (la CNARELA remet à ce sujet les motions votées en assemblée générale) ;
- l’accès pour tous ceux qui le souhaitent, mentionné dans les anciens textes, doit l’être aujourd’hui aussi, mais il doit surtout être appliqué effectivement. On doit donner aux professeurs les moyens de faire leur travail : enseigner les disciplines pour lesquelles ils ont été recrutés, sans avoir constamment à se battre contre l’institution qui les emploie. Les élèves les plus défavorisés doivent être mieux considérés et il faut cesser d’interdire à des élèves dits en difficulté de retrouver confiance en eux avec les langues anciennes. SEL suggère qu’une initiation au latin soit proposée dès la 6e dans les zones défavorisées.
Thierry Coulhon entend nos remarques et prend note des difficultés soulevées. Il indique que l’arrêté a été pris pour montrer l’engagement du nouveau gouvernement dans une politique éducative différente et précise que les mois qui viennent permettront des discussions. Il nous assure qu’on sort du discours sur l’élitisme des langues anciennes.
II. Lycée
François Martin fait ensuite part des résultats d’un sondage récent proposé par la CNARELA et les ARELA au niveau du lycée : trop de lycées ne respectent pas les textes officiels sur les horaires ; les difficultés qu’on rencontre au collège sur les moyens alloués sont les mêmes, puisque ces horaires doivent être pris sur la marge. Les regroupements de niveaux empêchent les élèves de progresser normalement et les inégalités le jour de l’examen peuvent être très grandes, ce qui est inacceptable. La série technologique est ensuite abordée. Nous informons que les élèves de cette série ne peuvent toujours pas présenter les options de latin et de grec ancien au baccalauréat, alors qu’ils en avaient la possibilité avant la réforme
Châtel. Ce point n’est toujours pas réglé. Concernant la mise à disposition, pour les examinateurs, des listes de bac en langues anciennes quelques jours avant l’épreuve, l’ancien ministère a apporté des réponses atterrantes aussi bien au niveau de la DGESCO
(Florence Robine parlant de non-respect d’anonymat à l’oral), qu’au niveau du cabinet, (Agathe Cagé n’ayant pas connaissance des textes qui concernent les listes de français diffusées avant les épreuves, pourtant accessibles par simple lecture du Bulletin Officiel).
Romain Vignest, président de l’APLettres, souligne le rôle crucial de la classe de 2de et signale l’éparpillement des enseignements dans ce niveau. Il demande qu’une réflexion soit réellement engagée sur la formation intellectuelle des lycéens et la place que doivent occuper les disciplines pour diffuser des éléments aujourd’hui dispersés dans des enseignements d’exploration, qui sont pour la plupart, non pas des disciplines, mais des thématiques pouvant être abordées dans le cadre du cours disciplinaire. Ces enseignements, d'exploration, dont
l'intérêt réel doit être évalué, font une concurrence parfois très discutable aux disciplines avérées et intellectuellement éprouvées que sont les langues anciennes, que les élèves abandonnent trop souvent à l'entrée au lycée pour s'assurer, à travers l'enseignement d'exploration choisi, d'être dans une 'bonne' classe de 2de et poser une option sur leur future 1re. Or, du maintien, de la 3e à la 2de, d'un vivier important de latinistes et d'hellénistes, dépend en outre la place que l'on pourra envisager pour les langues anciennes en série littéraire.
Florence de Caigny, vice-présidente de l’APFLA-CPL, rappelle un constat : très peu d’élèves de la série L étudient une langue ancienne, or beaucoup d’étudiants de CPGE littéraires (où une langue ancienne est obligatoire en hypokhâgne AL, ou en hypokhâgne Chartes) proviennent de la filière L. Les étudiants grands débutants sont donc de plus en plus nombreux. Elle souligne, plus généralement, les difficultés rencontrées alors en raison du défaut de maîtrise de la langue et de la grammaire françaises : il est urgent que cette maîtrise redevienne une priorité.
Estelle Manceau, trésorière de SLL, précise que les horaires de français au lycée, au collège et également dans le primaire, n’ont cessé de diminuer depuis des années pour être remplacés par des dispositifs qui ne permettent pas aux élèves d’acquérir les connaissances suffisantes pour maîtriser la langue. Elle fait aussi part du discours de culpabilisation tenu en cas de faible effectif en CPGE par certains personnels de direction qui opposent les enseignants les uns aux autres : les langues anciennes sont accusées de consommer des heures pour trop peu d’élèves au détriment des classes plus nombreuses. De telles positions n’encouragent pas le développement de la filière classique.
Monique Trédé, présidente de SEL, demande que l’on se penche sérieusement sur l’enseignement du français, terriblement mis à mal ces dernières années. Elle s’interroge sur le rôle de l’Inspection générale qui a été totalement muette sur la réforme, qu’il s’agisse de l’organisation des enseignements ou des programmes. Elle demande qu’on en finisse avec l’hypocrisie du système et que la langue française redevienne une priorité. Le but premier de l’école est l’acquisition des savoirs. Pour déceler les talents et fournir à tous des bases suffisantes, les efforts portant sur le primaire sont fondamentaux. L’allègement perpétuel des programmes ne favorise nullement l’égalité des chances. Le savoir doit être remis au centre de l’école et les efforts sur le primaire doivent être considérables.
Romain Vignest ajoute que, de l'enseignement de la grammaire à l'école primaire à la politique francophone de la France en passant par la place des langues anciennes au collège et au lycée, c'est la vitalité et le rayonnement de la langue française qui sont en jeu. Thierry Coulhon note le poids de l'argument.
Marie-Rose Guelfucci, présidente de l’APLAES, insiste sur la lisibilité dans le parcours collège-lycée-université : elle attire l’attention sur ce qui est proposé dans les établissements privés qui suppléent les manques du public. Elle dénonce le tarissement des pôles littéraires à l’heure actuelle dans les universités et, pour les langues anciennes, le risque imminent d’un manque de professeurs de latin et de grec, faute de candidats en nombre suffisant dans les filières du supérieur, car on rend les parcours difficiles dans le secondaire public et l’on ne soutient pas suffisamment les disciplines littéraires dans les universités. Les étudiants peuvent commencer les deux langues anciennes à l’université aujourd’hui. Elle réaffirme le besoin d’une volonté politique pour soutenir les langues anciennes. Pour éviter des moyens extrêmes (formation accélérée de professeurs de latin, par exemple, venant d’autres disciplines) qui viseraient à pallier le manque de professeurs de latin à un moment où l’enseignement des langues anciennes retrouve une véritable place, il faut repenser les formations universitaires pour les Lettres modernes notamment, qui peuvent parfois être amenés à enseigner le latin sans l’avoir présenté au CAPES (puisque cette langue n’est qu’une option parmi d’autres, et seulement à l’oral), voire, dans certains cas, sans l’avoir véritablement étudié dans leur cursus. Par ailleurs, l’opinion pense trop souvent que les formations Lettres classiques ont été fermées ou n’existent plus. Marie-Rose Guelfucci donne l’exemple du rassemblement 'Odyssée 24' qui, à l’occasion du Festival européen Latin Grec, a finalement eu lieu dans le monde entier pour lire un chant de l’Odyssée d’Homère, au choix, le 24 mars à 10h. Reprise dans le cadre de l’opération 'Lettres hors les murs' lancée par l’APLAES pour faire connaître à l’extérieur de l’université les formations littéraires (lectures, points d’information, points recherche) cette manifestation a, comme d’autres, suscité l’intérêt et la curiosité des auditeurs, qui ont posé des questions sur des formations qu’ils pensaient disparues. Nous avons besoin de retrouver plus de visibilité et un vrai soutien politique.
Thierry Coulhon sait que la filière est fragile. Le changement devrait pourtant être favorable à nos disciplines. Quand on s’intéresse aux grandes universités des autres pays, telles Oxford ou Columbia, les départements de classics sont incontournables. Nous insistons sur le lycée : les cours de latin et de grec ancien au lycée sont les seuls moments où les filières sont mélangées entres elles et n’ont pas de cours spécifique à leur dominante. L’échange entre élèves n’en est que plus intéressant car les points de vue ne sont pas les mêmes. Il faut garder cette spécificité. Nous mettons en avant également une réflexion nécessaire sur la filière littéraire : la précédente réforme, censée la revaloriser, a été un échec cuisant. Il faut poser les bases d’un nouveau parcours littéraire solide qui assure de nombreux débouchés dans le supérieur.
III. Supérieur
Florence de Caigny rappelle qu’une langue ancienne est obligatoire en CPGE AL, en plus de l’heure de culture antique. Les étudiants sont de plus en plus rares à choisir l’option Lettres classiques à l’issue de l’hypokhâgne car les formations du secondaire ne sont pas suffisamment assurées pour permettre de créer un vivier important de candidats et les étudiants sont trop souvent grands débutants dans les deux langues anciennes. Par voie de conséquence, la recherche et l’enseignement en souffrent.
Estelle Manceau souligne que la situation est particulièrement cruciale dans les petites CPGE : la seule option 'lettres classiques' en khâgne dans le 93 a des difficultés de recrutement, car de nombreux élèves n’ont étudié aucune des deux langues anciennes dans le pré-bac.
Marie-Rose Guelfucci signale les difficultés qu’entraîne l’éloignement des formations pour les étudiants et les incertitudes sur le maintien des filières qui les font s’inscrire en Lettres modernes parfois ou dans d’autres disciplines. Les bourses ne sont pas non plus suffisantes. Il faut garder une offre importante sur tout le territoire : ce ne sont pas seulement les filières de Lettres classiques qui sont en jeu et le vivier de chercheurs en langues anciennes, mais toutes les disciplines qui ont fondamentalement besoin du latin et du grec dans leur cursus et en recherche (histoire ancienne, histoire de l’art, philosophie, droit). Elle fait part des difficultés des chercheurs, jeunes et moins jeunes, souvent très brillants, pour obtenir un poste dans le supérieur, faute de moyens des universités (postes et chaires de latin et de grec, même internationalement reconnues, supprimées ou redéployées dans d’autres disciplines). Elle mentionne la place trop relative faite aux SHS dans les projets d’excellence (hors projets blancs).
Monique Trédé évoque le CNRS et les dispositifs de détachement qu’il permet, dispositifs qui, en lettres et sciences humaines sont souvent plus utiles que des postes pérennes.
Thierry Coulhon rappelle que l’université se gère elle-même. Les universités ne peuvent pas aujourd’hui ne pas tenir compte des effectifs mais elles peuvent aussi faire des choix. Thierry Coulhon évoque les grands pôles qui permettent de favoriser des disciplines à l’intérieur de l’université. Il revient sur les propos de Monique Trédé et assure que la place du primaire et le savoir au centre de l’école sont au coeur des préoccupations du Président de la République et du ministre.
François Martin souligne que dans les concours, l’agrégation de grammaire et l’agrégation de Lettres classiques indépendante sont maintenues mais le CAPES de Lettres classiques a été absorbé dans un CAPES de Lettres à options, qui fait disparaître progressivement la formation classique. L’APLAES comme la CNARELA avec le soutien des autres associations demandent le rétablissement du CAPES de Lettres classiques indépendant (la CNARELA et l’APLAES ont d’ailleurs voté plusieurs motions à ce sujet). Marie-Rose Guelfucci précise qu’une réflexion sur les parcours des étudiants de Lettres doit être engagée, en particulier autour de la question du latin.
Florence de Caigny intervient enfin sur l’agrégation ouverte aux docteurs, qui, en section Lettres modernes, ne comprend aucune épreuve de latin alors que l’agrégation externe impose une version. Elle signale l’absence de toute agrégation de Lettres classiques dans cette nouvelle voie d’accès, absence discriminante pour les docteurs en latin ou en grec.
Propositions
François Martin rappelle que les associations présentes ont pour but premier de promouvoir les enseignements de grec ancien, de latin et de français mais que les nombreuses attaques les obligent souvent à avoir une position défensive. Il reprend les propositions déjà présentées à l’ancien gouvernement, qui ne les a aucunement étudiées :
- un horaire revu de français dans l’ensemble de la scolarité en général, et en 6e en particulier où il faudrait consacrer 1h par semaine à la culture antique et aux langues qui la transmettent (en lien avec les thèmes d’histoire, entre autres) ; l’APLettres demande plus précisément une heure de latin pour tous dès ce niveau où l’enseignement de la grammaire flexionnelle vienne appuyer celui des fonctions et l’enseignement des racines celui du lexique français ;
- un enseignement du latin accessible à tous ceux qui le souhaitent en 5e, poursuivi sur l’ensemble du cycle 4 (5e, 4e, 3e) ;
- un enseignement du grec ancien ouvert dès la 4e (ou un horaire qui laisse une liberté sur le cycle 4 pour être modulé en fonction des projets locaux) ;
- faciliter l’accès aux langues anciennes au lycée et simplifier les parcours des élèves des différentes séries qui prennent ces options et ouvrir de nouvelles perspectives pour une filière littéraire qui soit renforcée ;
- que nos associations, les plus représentatives dans l’enseignement littéraire, soient associées aux futures réflexions pour les aménagements au collège, au lycée et dans le supérieur. Tous les collègues doivent être consultés. Nous n’acceptons plus les groupuscules formés d’'experts', qui trop souvent ne sont plus devant les élèves et ne tiennent aucun compte des remarques des professeurs qui sont sur le terrain.
Thierry Coulhon transmettra nos remarques à Christophe Kerrero, directeur de Cabinet du ministre.
Romain Vignest remet l’Appel de l’APLettres pour l’avenir des langues anciennes, signé par de nombreuses personnalités éminentes et nos associations en mai 2015. L’audience se termine à 16h30.

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