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Le roman grec : Héliodore, par A. BillaultLe roman est le dernier grand genre à être apparu dans la littérature occidentale et, comme tous les autres, il est né dans le monde grec. Le premier roman que nous ayons conservé en entier, celui de Chariton, Chéréas et Callirhoé , est un roman grec qui date du Ier siècle de notre ère. Nous possédons encore quatre autres romans grecs : les Ephésiaques de Xénophon d'Ephèse et Daphnis et Chloé de Longus datent du IIè siècle, Leucippé et Clitophon d'Achille Tatius du IIè ou du IIIè siècle, les Ethiopiques d'Héliodore du IIIè ou du IVè siècle. Les Ethiopiques correspondent, pour l'essentiel, au modèle du roman d'amour et d'aventures inauguré par Chariton, mais on y trouve aussi des innovations narratives. Il s'agit bien d'un couple idéal formé par une jeune fille, Chariclée, et un jeune homme, Théagène, divinement beaux et éperdument amoureux l'un de l'autre, qui traverse des aventures dangereuses et finit par trouver le bonheur. Mais l'ordre habituel des étapes de l'intrigue est modifié. Héliodore adopte, en effet, un plan inspiré de l' Odyssée : il fait commencer son roman en pleine aventure de ses héros et c'est par un récit rétrospectif que Calasiris, un prêtre égyptien qui les accompagne et les protège, fait à Cnémon, leur compagnon, que nous apprenons les circonstances de leur rencontre. Cette rencontre a lieu à Delphes. Chariclée y est devenue la fille adoptive de Chariclès, prêtre d'Apollon, à qui elle a été confiée par un mystérieux Ethiopien. On apprendra plus tard qu'elle est la fille du roi et de la reine d'Ethiopie et que sa mère l'a exposée par crainte d'être accusée d'adultère pour avoir mis au monde une enfant blanche dans un pays de peuplement noir. A l'occasion de l'ambassade rituelle des Thessaliens au temple d'Apollon, Chariclée, qui participe à la cérémonie, voit Théagène, qui conduit l'ambassade ( III, 5, 4-6 ): " Alors, cher Cnémon, que l'âme est chose divine et qu'elle a des parentés qui lui viennent de là-haut nous fut prouvé par ce qui arriva : en même temps qu'ils se virent, les jeunes gens s'aimèrent, comme si leur âme, à leur première rencontre, avait reconnu son semblable et s'était élancée vers ce qui méritait d'être à elle. 5 D'abord, en effet, soudain frappés de stupeur, ils restèrent immobiles, puis, lentement, elle lui tendit le flambeau et il le saisit, et ils se regardèrent fixement pendant longtemps comme s'ils cherchaient dans leur mémoire s'ils se connaissaient ou s'étaient déjà vus quelque part. Ensuite, ils eurent un bref sourire à la dérobée et que trahit seulement la douceur de leur regard. 6 Puis, comme s'ils avaient honte de ce qui s'était passé, ils rougirent et bientôt, à mon avis parce que la passion déferlait dans leur coeur, ils pâlirent ; en un mot, leur physionomie à tous les deux présenta mille aspects différents en peu de temps et les altérations diverses de leur teint et de leur regard révélaient l'agitation de leurs âmes. " Voici une scène fondatrice sans laquelle les Ethiopiques n'existeraient pas. C'est une scène d'amour, car les romans grecs sont d'abord des romans d'amour. C'est là leur singularité. Non que l'amour ait été ignoré par les genres littéraires antérieurs : il est le thème dominant des poèmes de Sappho, née vers 630 av. J. C., tient une place centrale dans certaines tragédies, comme les Trachiniennes de Sophocle, la Médée et l' Hippolyte d'Euripide, et se trouve au premier plan, à l'époque hellénistique, dans les Idylles de Théocrite et dans les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes. Mais dans ces oeuvres, il partage la vedette avec des modes d'expression ( le chant ) , des traditions ( les mythes ) , et des univers poétiques ( le monde des bergers, celui de l'épopée ), alors que dans les romans, il règne sans partage, il est le principe originel et la matière exclusive de la trame narrative. Cette suprématie est sans doute la marque d'une littérature du sujet qui considère comme essentielle la représentation des actions, des paroles, des pensées et des émotions individuelles, et d'abord celle de la passion amoureuse. Cette passion est totale et instantanée. Théagène et Chariclée se prennent l'un pour l'autre d'un amour absolu au premier regard. Héliodore magnifie cet instant en l'immobilisant. Les personnages ont une attitude hiératique et la lenteur de leurs gestes met en relief le caractère symbolique de l'échange qu'ils opèrent : Chariclée donne à Théagène le flambeau qu'elle porte comme le veut le rituel de la cérémonie qui se déroule, mais ce feu représente aussi la passion qui les embrase et ne s'éteindra plus. Leurs sentiments n'évolueront plus. Ils sont réciproques dès la première seconde où ils atteignent leur plus haut degré pour ne plus le quitter quelles que soient les circonstances et les menaces. Ils constituent l'étoffe inaltérable de toutes les péripéties du roman. Les héros des romans grecs n'ont donc pas besoin de chercher à séduire. De ce point de vue, Clitophon, le héros d'Achille Tatius, constitue une exception car s'il tombe amoureux de Leucippé dès le premier regard, la réciproque n'est pas vraie. Aussi doit-il faire la cour à sa belle, ce qui le place dans maintes situations comiques où se révèle l'intention satirique du romancier. Rien de tel chez Héliodore qui met en scène une passion réciproque, totale et sérieuse dès le début. Il réserve la séduction, souvent accompagnée de menaces, aux rivaux amoureux de ses héros. Eux n'en ont pas besoin puisqu'ils se sont reconnus au premier regard. Cette alliance du regard et de la reconnaissance fonde une tradition romanesque qu'a étudiée Jean Rousset dans son ouvrage Leurs yeux se rencontrèrent. La scène de première vue dans le roman ( Paris, José Corti, 1981 ) . Elle naît, chez Héliodore, de la rencontre entre la physique de la vision que les Anciens concevaient comme une circulation corpusculaire issue à la fois du regard et de l'objet regardé et la théorie platonicienne de la réminiscence telle qu'elle est exposée dans le Phédon et dans le Phèdre . Dans ce dernier dialogue ( 253c sqq. ) , Socrate explique à Phèdre que l'homme qui tombe amoureux revoit dans l'être aimé la réalité de la Beauté que son âme a contemplée antérieurement pendant son séjour céleste. D'où un mouvement de retrait, mélange de crainte et de vénération, qui lutte en lui contre l'ardeur du désir qui le pousse à se porter vers les plaisirs de l'amour. Héliodore n'évoque pas ce violent conflit intérieur, mais place la rencontre de ses héros sous le signe de la reconnaissance platonicienne. Leur affinité immédiate leur vient " de là-haut " , c'est-à-dire du séjour céleste. Et la suite du roman montrera qu'ils étaient en effet prédestinés à se rencontrer et que les dieux ont utilisé leur amour et leur aventure pour amener les Ethiopiens à renoncer à la pratique des sacrifices humains. Ce dénouement est étranger au platonisme, mais non son origine. Héliodore lui donne délibérément une couleur platonicienne. Il n'écrit donc pas, si l'on ose cet anachronisme, un " roman de gare ", un divertissement ordinaire et superficiel, mais une oeuvre qui plonge ses racines dans la philosophie et dans la littérature grecque qui l'a précédée. C'est d'ailleurs aussi le cas pour les autres romanciers. On a parfois rapproché la vogue des romans grecs, du reste mal connue, en leur temps de celle des feuilletons à l'époque moderne, mais combien de feuilletons se réfèrent-ils à Heidegger ou à Wittgenstein ? Héliodore n'est pas un feuilletonniste. Il se réfère à Platon comme à l'état des connaissances en son temps. Le rôle qu'il attribue au regard dans cette scène est, nous l'avons dit, conforme à la physique antique de la vision. Gardons-nous d'en sourire et observons plutôt que cette conformité s'accompagne de la description d'une physiologie de la passion amoureuse dont la précision, loin d'affecter l'intensité dramatique de la scène, vient au contraire la renforcer. Théagène et Chariclée trahissent leurs sentiments par un sourire seulement perceptible dans leur regard, puis par les altérations de leur teint. Calasiris commente ces altérations en leur attribuant des causes morales et physiologiques et en les interprétant comme des signes psychologiques : c'est la honte qui fait rougir les jeunes gens, mais c'est la passion qui les fait pâlir en envahissant leur coeur, ce qui altère la circulation du sang, et les couleurs par lesquelles ils passent montrent l'agitation de leurs âmes. Les phénomènes physiques provoqués par la passion manifestent donc le trouble qu'elle crée chez les jeunes gens dont elle a pris possession. Cette physiologie de la passion débouche ainsi sur une psychologie. Sur ce point encore, Héliodore est en phase avec la science de son temps. S'il a bien vécu au IIIè siècle de notre ère, il était un contemporain de Galien, le grand médecin de Pergame qu'on peut tenir pour le second fondateur de la science médicale après Hippocrate au Vè siècle av. J. C. Or Galien a souvent mis l'accent sur l'interaction des états du corps et de l'âme et, dans son traité Sur le pronostic ( 631-635, voir l'édition de V. Nutton, Corpus Medicorum Graecorum , Berlin, 1979 ) , il décrit la physiologie de la passion en termes analogues à ceux qu'utilise Héliodore. Le roman grec ne s'est donc pas développé en marge de la vie intellectuelle de son temps, mais en symbiose avec elle comme avec la tradition littéraire et philosophique qui l'a précédé. Et il a aussi fécondé durablement la littérature amoureuse qui l'a suivi. Cette physiologie de l'amour mise en scène par Héliodore, Racine s'en est peut-être souvenu autant que d'un poème célèbre de Sappho pour peindre la passion de Phèdre : "Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue . " On est d'autant plus porté à le croire si on se rappelle qu'à Port-Royal, le jeune Racine avait lu les Ethiopiques avec passion malgré l'interdiction de ses maîtres. Ces derniers lui en avaient confisqué deux exemplaires. Il leur en apporta lui-même un troisième en leur disant qu'ils pouvaient le brûler car il savait le roman par coeur. Et l'on pourrait montrer comment il s'en est inspiré aussi dans Bajazet . Avant lui, Cervantès avait préparé pendant des années un roman où il voulait rivaliser avec Héliodore et qui fut publié après sa mort. Mais ses Travaux de Persilès et Sigismonde ont moins bien traversé les siècles que les Ethiopiques . La lecture du roman d'Héliodore peut permettre de comprendre pourquoi. Sa scène fondatrice cristallise son essence littéraire et l'ambition artistique et intellectuelle de son auteur. Le reste du récit en est l'éclatante illustration.
Bibliographie : le roman d'Héliodore, comme ceux d'Achille Tatius, de Chariton, de Longus et de Xénophon d'Ephèse, est publié aux Belles Lettres dans la Collection des Universités de France. Il a aussi été traduit par Pierre Grimal dans le volume Roman grecs et latins , Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.
Alain BILLAULT |
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